A touch of sin

Jia Zhang-Ke, 2013 (Chine)

A touch of sin


Le SUICIDE, RÉFLEXE ANIMAL


Comme dans The world (2004) ou 24 City (2009), le genre documentaire ne quitte pas A touch of sin (2013). Les quatre récits qui le constituent s’inspirent de faits divers. Des faits divers suffisamment violents (tufa shijian comme ils sont désignés en Chine) pour avoir marqué les esprits et avoir été largement diffusés sur internet (sur Weibo notamment, l’équivalent chinois de Twitter). Le documentaire est aussi présent dans la façon de filmer la Chine contemporaine : ses paysages, ses mutations, ses populations et leurs migrations.



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Les quatre histoires se situent dans quatre endroits très différents en Chine. Chaque protagoniste traverse ces territoires en suivant des parcours plus ou moins longs : dans la province houillère du Shanxi (nord-est de la Chine) où le paysage est sec et rocailleux, dans la mégalopole de Chongqing au centre du pays et au bord du Yangzi (San’er y arrive par bateau), dans une ville de la province du Hubei près de Yichang (centre-est du pays), et dans l’immense conurbation de Dongguan, centre manufacturier du Guangdong (près de Hong Kong). Il n’est pas inintéressant ici de se reporter à une carte, aussi synthétique soit-elle, afin de bien saisir les déséquilibres territoriaux en jeu dans cet immense pays. Les migrations se font le plus souvent pour des raisons économiques des provinces continentales vers les métropoles ou mégapoles industrielles orientales (littorale dans le cas de Canton, grand pôle de croissance et premier foyer d’emploi des mingongs, les travailleurs migrants). L’exode rural massif 3 que connaît la Chine depuis la fin du XXe siècle n’intéresse pas les enfants et les vieillards laissés dans les campagnes. Malgré les distances parcourues, au début, les générations en âge de travailler ne rompent pas complètement avec leurs racines puisque, à défaut de fréquents allers-retours, une correspondance est entretenue (d’autant plus avec internet et les smartphones). Et surtout, une partie de l’argent gagné en ville est envoyé aux familles laissées derrière. La rupture n’est donc pas brusque mais un détachement se fait sentir, accentué lorsque le travail absorbe toute l’énergie de l’ouvrier ou bien si celui-ci a du mal à stabiliser sa situation passant d’un logement à un autre, d’un employeur à un autre (dans le film, c’est le garçon qui n’a pas pu envoyer l’argent à sa mère et qui, lors d’une conversation avec elle, tient à distance le téléphone pour ne pas avoir à entendre ses reproches). En outre, Jia Zhang-Ke ne laisse pas croire à une amélioration de ces situations et conclut chaque migration, presque chaque déplacement d’un coup d’arrêt brutal : ce motard qui file sur la route dans les montagnes et qui est arrêté par trois bandits, cet autre motard que le premier ne tardera pas à croiser et qui est arrêté devant un camion renversé, un train à grande vitesse qui entre en collision sur un viaduc avec un convoi de marchandises, un provincial qui vient travailler en ville et qui se suicide.



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Alors que les liens familiaux et sociaux se distendent, ceux de l’argent en revanche se tirent et se raidissent. Durant tout le film, parallèlement aux quatre destins décrits, le réalisateur met aussi en évidence ce réseau structuré par l’argent qui asservit les plus modestes à une élite patronale et financière, qui asservit la Chine isolée de l’intérieur à celle mondialisée des littoraux ; ainsi, le jeune provincial ouvrier dans une usine possédée par un patron de Taïwan ou les hôtesses en uniforme dans un bordel de luxe fréquenté par la riche clientèle de Hong-Kong. Une des images les plus fortes du film est celle de Xiaoyu fouettée au visage avec une liasse de billets par un client du sauna où elle travaille. A genoux, à chaque claque, elle se retourne pour affronter le regard de ce pauvre type fat et bientôt mort. Le type frappe et frappe encore, ce que faisait plus tôt dans le premier récit un paysan qui battait son cheval épuisé. Mais les tortionnaires sont bloqués à leur tour et finissent par rencontrer toute la violence d’un peuple qui n’est plus capable de se défendre autrement que par un réflexe animal.



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A l’image, le réseau révélé s’inscrit à différentes échelles sur un territoire donné. Il s’agit d’un réseau à la fois géographique et économique que font d’abord apparaître les paysages et la pluralité des voies de communication, les chemins poussiéreux et les autoroutes urbaines, les ponts et les passerelles jetés par dessus les fleuves et les vallées. Les gens circulent à moto, en bus, en train et même à pied sur ces routes qu’ils ne quittent pas et qui les conduisent souvent dans des zones de correspondance et d’échanges (une gare, une aire d’autoroute, un marché portuaire), en tout cas jamais dans un lieu où longtemps séjourner. Par ailleurs, les infrastructures filmées sont parfois encore à l’état de chantier (un viaduc inachevé, un aéroport en construction) et, se perdant dans la nuit, dans la brume, ou faisant demi-tour sur elles-mêmes, il arrive qu’elles manquent à remplir leur fonction. Les flux sont alors empêchés et les déplacements interrompus. Pourtant, le contexte pousse bien à partir, ce qu’exprime d’ailleurs la mère de Xiaoyu « Si tu restes ici, tu n’auras rien ». Alors quelle solution ? Partir à la ruine ? Rester et se laisser submerger comme la cité de Fengjet (Still life, 2007) ?



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Ce réseau est aussi invisible, détaché de tout territoire, « hors-sol ». C’est le cas lorsque l’argent circule par mandat des villes aux provinces. De la même manière, et plus étendu encore, avec les écrans nombreux qui en tout lieu connectent tout le monde. Cependant, ces écrans entretiennent moins l’interactivité que la passivité des populations face à la situation. Le réseau devient un instrument de l’État et personne ne prend jamais conscience des intérêts communs, de la nécessité de s’organiser et de réagir. Enfermés dans des bus et des salons, rendus inoffensifs, tous préfèrent en effet somnoler devant ces écrans 4. Du Shanxi au Guangdong, on s’éloigne de la capitale et du pouvoir politique complètement absent. Alors que dans les usines du Sud on retrouve la photo du patron corrompu et de sa femme déjà croisés dans les mines du Nord 5. En définitive, Jia Zhang-Ke procède à la mise en image d’un réseau complexe, au maillage dense, étendu à tout le territoire et le déséquilibrant économiquement et socialement. Un réseau où tous les flux sont régis par l’argent. Le réseau d’une économie viciée sur lequel les personnes circulent seules, contraintes et tiraillées. Celui pernicieux où la violence seule n’est plus interrompue.







Article à lire dans sa version complète sur La Kinopithèque.

Coupe du monde 2014 : la carte des stades

Carte des stades du Brésil - coupe du monde 2014La coupe du monde de 2014 se déroulera cet été au Brésil, au cas où l’information vous aurait échappé. C’est la deuxième fois que le pays reçoit la rencontre, la première avait eu lieu en 1950. La répartition des stades correspond à celle du peuplement et des grandes agglomérations, classique dans les pays issus de la colonisation : la densité est importante près du littoral et faible dans l’hinterland. Les Portugais se sont d’abord installés sur le littoral du Nordeste, où on retrouve les stades de Fortaleza, Natal, Recife, et enfin Salvador où la France affrontera la Suisse le 20 juin prochain. Le centre de gravité démographique du pays s’est ensuite déplacé vers le Sud, notamment avec l’exploitation des ressources minières du Minas Gerais et les débuts d’industrialisation du pays au début du XXe siècle. Les plus grandes métropoles sont ici, et elles sont représentées par l’Arena de São Paulo et le mythique stade de Maracana à Rio de Janeiro. Deux autres stades sont situés dans le Sud. D’une part, celui de Curitiba, ville couramment citée comme modèle de développement durable à l’échelle d’une agglomération, et d’autre part celui de Porto Alegre, cette ville célèbre pour son rôle dans la contestation de la domination économique des pays du Nord, puisque la première édition du Forum Social Mondial s’y est déroulée en 2001. C’est à Porto Alegre que la France sera opposée au Honduras le 15 juin prochain. Avec la construction ex-nihilo d’une nouvelle capitale en 1960, Brasília, et la mise en place d’un front pionnier en Amazonie, la centre de gravité du pays s’est à nouveau déplacé, cette fois vers l’Ouest. L’avenir du Brésil réside dans ces vastes espaces qui font figure de réserve de terres agricoles, mais qui sont aussi l’enjeu d’une double prise de conscience, celle du rôle politique à accorder aux premiers habitants du pays, les Amérindiens, et celle des menaces pesant sur les milieux naturels de la plus vaste forêt équatoriale du monde. Les stades de Brasilia et de Cuiabá sont représentatifs de cette conquête de l’Ouest, ainsi que celui de la grande métropole amazonienne, Manaus.

Le Brésil est classé parmi les pays du « Sud » en vertu d’une ancienne ligne de démarcation économique héritée de la Guerre froide, mais également parmi les pays émergents, voire émergés : 8e puissance mondiale par son PIB (produit intérieur brut), 5e pays du monde par sa population et sa superficie, grande puissance agricole et 1ère puissance mondiale en matière de… football (5 titres à la coupe du monde, pour l’instant). La population brésilienne, 200 millions d’habitants, est caractérisée par de très fortes inégalités économiques et sociales. L’indice de Gini, un chiffre compris entre 0 et 100 qui décrit les inégalités de revenus au sein d’une population, attribue 55 au Brésil (30 pour la France), ce qui en fait l’un des pays les plus inégalitaires au monde. La carte de l’Indice de Développement Humain (IDH) montre très bien ce contraste. (plus frappante à l’échelle des municipes) Cet indice, compris lui aussi entre 0 et 1, mais beaucoup plus connu, évalue, outre les revenus, l’accès d’une population aux services de santé et d’éducation. Ce vaste État fédéral qu’est le Brésil est donc caractérisé par une très grande diversité, en terme de niveau de développement humain comme en terme de milieux. Presque tous les milieux tropicaux y sont représentés, du semi-aride à la forêt équatoriale hyperhumide, en passant par le cerrado, cette savane sèche des plateaux centraux. (Voir aussi cette carte)

Le Brésil, très vieux pays d’un point de vue géologique, armé par un bouclier précambrien datant des origine de la terre (le Précambrien, qui s’étend de 4,5 à 0,5 milliards d’années BP), est également une jeune nation, tant d’un point de vue politique (indépendance en 1822), mais aussi démographique, puisque l’âge médian de ses habitants est de 28 ans, et qu’un quart de la population a moins de 15 ans. Cette jeunesse est porteuse d’avenir, pour peu que le Brésil parvienne à réduire les inégalités sociales qui ont éclaté au grand jour avec les contestations liées au Mondial. En tout cas, elle représente indéniablement un réservoir de futurs grands footballeurs…

Sources : L’Équipe, Banque mondiale, Nations Unies, Atelier de cartographie de Sciences Po.

Dominique Marchais dans les pas des géographes (ruralistes)

Affiche du FilmLa ligne de partage des eaux est un long-métrage documentaire (1h48) réalisé par Dominique Marchais, sorti en salle le 23 avril 2014, et distribué par Les films du losange.

En ces temps de vulgate populiste sur le supposé dysfonctionnement du « mille-feuille territorial », les occasions de redonner du crédit, à ce que l’on préfèrerait appeler « le jeu d’échelle démocratique », sont suffisamment rares pour être notées. En se penchant sur les causes et les conséquences des mutations paysagères sur un bassin versant, appréhendé comme un écosystème, l’enquête géographique de Dominique Marchais apporte avec beaucoup de finesse une nécessaire nuance ondulatoire dans cet océan de contre-vérités territoriales et de tsunami réformiste. Ainsi, dès le titre, l’usage de la métaphore géographique de la ligne de partage des eaux, si elle renvoie à la frontière qui sépare des bassins versants, apparait aussi comme une ligne politique reliant des individus et des groupes qui ont quelque chose en partage.


LA LIGNE DE PARTAGE DES EAUX – Bande-annonce VF par CoteCine

Une géographie totale au fil de l’eau

Le bassin versant décrit par Dominique Marchais draine en effet avec lui tout ce qui fait l’intérêt géographique, politique, sociologique et historique des études rurales contemporaines. Certes le film ne peut prétendre embrasser toutes ces problématiques, mais il a l’immense intérêt d’en faire un objet avec ses propres logiques – trop souvent traité sous le prisme d’une généralisation de l’urbain -, sans le déconnecter d’un contexte général – face aux nombreux récits d’utopies locales auto-réalisatrices -. En effet, s’il s’arrête sur des éléments situés qui servent traditionnellement à distinguer les territoires (paysage agricole, promotion immobilière et urbanisme, tourisme patrimonial, milieux naturels, marketing et développement économique), le film s’avère être un formidable incubateur de liens, de rencontres, et de connexions entre les espaces. Des liens fragmentés, mais rassemblés autour de ce qu’ils produisent comme relation «au pays », et aussi par la manière dont ils fragilisent de façon concomitante un écosystème global, où la campagne ne se pense pas indépendamment de la ville.

De la continuité des milieux, à la place du rural dans un monde urbain

Prairie et Usine - Image tirée du filmLa description de nombreux continuums entre différentes situations spatiales permet de battre en brèche l’idée d’une discontinuité apparente des milieux : tout est ici question de déplacement ; avec en premier lieu ces rivières barrées mais toujours reliées par la même urgence environnementale ; mais aussi avec ces routes sans relief, talutées et bordées de panneaux ; avec l’uniformisation de ces vestiges érigés un peu partout en patrimoine ; avec ces réseaux d’infrastructures entre un ici et un ailleurs ; avec ce désir pavillonnaire généralisé des franges urbaines jusqu’au petit bourg rural… Ces lignes, ces voies, ces réseaux, ces désirs, relient l’aménagement de l’espace à une problématique commune : comment agir ? Pour y répondre, les images de fond s’effacent alors progressivement au profit des personnages qui s’activent au premier plan. Qui ? Nous !…, semble répondre le cinéaste. En étant proche des gens – la caméra suscitant alors une étrange envie d’intervenir dans la discussion – cela permet au spectateur d’assister à des réunions publiques, des discussions de comptoir à bord d’une barque, des conseils communautaires, des voyages en voiture, des réunions en plein champ, des fêtes au coin d’un feu…, sans jamais perdre de vue l’ensemble des intérêts contradictoires qui se font face. En gardant cette tension permanente entre l’espace et les individus, Dominique Marchais déconstruit cette illusion localiste de la mémoire des lieux (à la Depardon), pour mieux produire un formidable inventaire de ce qui anime et traverse les territoires ruraux aujourd’hui. Se faisant, en mettant de côté le discours nostalgique sur la campagne, le cinéaste montre un rural qui n’est pas opposé à l’urbain, sans pour autant en faire un sous-espace : il y a continuité et dialogue entre les espaces, pour peu que l’on s’attarde à en décrire les spécificités géographiques et à en reconnaitre les dynamiques humaines qui leur sont propres.

Une mosaïque de spatialités partagées

Affiche Film Temps des GrâcesDéjà à l’époque du Temps des grâces en 2009, son premier long-métrage sur l’impact sur les paysages de la transformation du monde agricole durant la période des trente glorieuses, Dominique Marchais avait marqué mon esprit avec ses longs plan-séquence qui permettaient de lire la complexité des espaces ruraux contemporains par la juxtaposition de ses paysages fonctionnels. Mais paradoxalement, s’il se veut plus « géographique », ce second volet du diptyque construit par le cinéaste perd un peu de sa puissance narrative par la lecture de l’espace, mais gagne en complexité d’analyse grâce à une approche, non plus centrée sur l’espace-paysage, mais plutôt sur les spatialités des individus. En ce sens, l’image du puzzle manipulé par des mains d’enfant qui ouvre le film invite certes dans un premier temps à embrasser la diversité des espaces ruraux par la juxtaposition de ses paysages ; mais l’on comprend vite que ce n’est pas un tableau figé et immuable : il est vieilli par le temps, incomplet, en mouvement…, et surtout, il est indissociable de celui qui l’utilise. Ainsi prends corps l’objet du film : l’espace est celui que les individus s’approprient, il est partagé, en tension, en mouvement. Car même si les références à l’ordre de la géographie physique et le recours à la notion de milieu se font récurrentes, le primat géographique du film s’affirme finalement plus dans sa dimension humaine et sociale.

Une écologie du compromis

Discussion barque - Image tirée du filmEn s’attardant sur la parole – celle des futurs habitants d’un éco-quartier comme celle du représentant du préfet, dont chacune trouve sa part de légitimité – le cinéaste dévoile en effet une ruralité en train de se faire, souvent dans le conflit, mais jamais sans compromis. Et en montrant dans son film que la politique ce n’est pas seulement prendre des décisions, mais que c’est aussi comment et à qui on parle, Dominique Marchais offre un formidable démenti à ceux qui ne voient le rural que par la lorgnette de ses images d’Épinal, ombre portée des fantasmes urbains sur les campagnes. Car derrière les risques d’uniformisation, les espaces ruraux vivent et se débattent pour faire valoir leur originalité dans les nombreux méandres des compromis entre environnement et développement. Certes la démarche du cinéaste peut paraître militante, et son apparente proximité avec les thématiques écologiques peut laisser craindre à quelques échappées sauvages moralisatrices. Mais il ne se pose jamais en donneur de leçon, car ici rien n’est simple et tout se discute. La Ligne de partage des eaux ne devient pas un argumentaire pédagogique fermé, mais demeure un film assez ouvert avec de nombreuses questions en suspens ; à l’image de la vie collective en somme. Gagnant en complexité, la valeur pédagogique du film en est paradoxalement que plus forte, car il agit comme un révélateur de l’urgence à mettre l’objet à distance, pour comprendre la place de l’autre, croiser les savoirs et dégager un espace commun, co-habité. Cette réflexivité permanente, antithèse d’un militantisme radical, ouvre la voie à une écologie politique du compromis, sur un terrain où l’écologie de combat, catastrophiste et misérabiliste, occupe trop souvent l’espace médiatique.

Éloge de la complexité

Réunion urbanisme - Image tirée du filmCar rien n’est simple, et la manière dont la caméra s’attarde sur ces visages qui voient s’envoler leurs certitudes en offre la plus grande démonstration. D’ailleurs, le contre-pied vient souvent de là où on ne l’attend pas. Un agriculteur fier d’entretenir le paysage bocager se fait gentiment policer pour avoir dégradé la biodiversité sans le savoir. Un représentant de l’État voit sa directive de réhabilitation des cours d’eau attaquée par un écologiste. Un paysagiste convaincu de la qualité urbanistique de son projet est contesté par le souhait de certains futurs résidents de renforcer la performance énergétique. Une discussion sur une barque entre amis pleins de certitude tourne finalement en rond. Un conseil municipal est saisi un plein déni de cohérence territoriale. Un élu urbain prit en flagrant délit de marketing territorial fait exploser en plein vol son discours HQE. La célébration de la reconquête d’une bonne terre agricole sur des terrains naturels se fait face à une gigantesque usine… Si le constat peut apparaitre cynique, il est au contraire plein d’espoir en la modernité, en ce qu’elle porte de pratiques novatrices et de capacité à faire dans le débat. Ici point de victoire ni de défaite, c’est l’Homme, dans sa capacité à être un acteur de la vie sur terre qui en sort grandi.

Pour une géographie d’ombre et de lumière du territoire

Moule perlière - Image tirée du filmMais au-delà du film en lui-même, et de son contenu, c’est la démarche qui interpelle ; car si on retrouve là tout ce qu’on aime à lire de la géographie rurale contemporaine (des paysages en mutation, des individus en action et des conflits d’usage, des tensions entre modernité et patrimoine, des liens ville-campagne, des pratiques ancrées et des mobilités…), c’est surtout par le jeu d’échelle que se construit le discours du cinéaste. Se faisant, il montre que la gouvernance territoriale n’est pas un problème d’échelon, mais plutôt d’articulation des échelles de l’ « habiter », afin de construire les conditions d’une co-habitation réussie ; et dans cet esprit,  le rural, espace traversé, s’affirme comme un laboratoire démocratique et institutionnel passionnant. Avec ces aller-retour au fil de l’eau entre la source et l’embouchure sans jamais décider du sens du courant, Dominique Marchais prend ainsi le temps de s’arrêter et de filer, de partir et de revenir, d’écouter et de laisser parler, de voir et de montrer. Tout est là pour susciter le désir de comprendre ; car à l’image de cette moule perlière qu’il faut chercher patiemment au fond d’un ruisseau à l’ombre d’un arbre centenaire, il faut fureter, remonter et descende le cours des responsabilités partagées pour décrire l’hydrographie complexe de l’aménagement du territoire et de son jeu d’acteur. La vérité est là, elle clapote, calmement, au fil de l’eau… Et le message est salutaire à cette époque où les poncifs territoriaux contribuent à minorer notre responsabilité collective sur ce bien commun nommé territoire.

Pierre-Marie Georges, le 25 avril 2014

A l’Est, des villes américaines contrastées

Publiée à l’origine dans l’article consacré à Charlotte et au travail d’animation vidéo de Rob Carter, nous isolons ici, pour un usage libre, une version décontextualisée de la carte sur le dynamisme démographique des villes de l’Est des États-Unis. Pour rappel, nous nous étions intéressés à l’échelle des municipalités pour coller au plus près du sujet des fonctions métropolitaines traité dans le cas de Charlotte. Le périmètre de la population communale reste donc le cadre statistique utilisé ici, en y ajoutant une représentation de la population des aires métropolitaines ; façon d’appréhender rapidement le poids de la suburbanization dans les régions métropolitaines américaines (voir notamment Miami).

Syrie : 3 années de guerre civile = 2,5 millions de réfugiés

Carte des réfugiés syriens au 15 mars 2014

Le 15 mars 2011 est souvent identifié comme le point de départ[1] du mouvement de contestation du gouvernement syrien et du conflit armé qui en suivi. Après 3 années de guerre civile, nous proposons ici une mise à jour de la carte régionale du déplacement de réfugiés, publiée à l’origine dans l’article consacré au camp de Zaatari.

Sources :

Données du UNHCR consultées en mars 2014 (http://data.unhcr.org/syrianrefugees/)

Cartographie de la crise syrienne par Fabrice Balanche – Gremmo (http://www.gremmo.mom.fr/recherche/cartographie-de-la-crise-syrienne)

Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH) – février 2014

Rapport du Comité International de la Croix-Rouge (CICR)


[1] Des manifestations quotidiennes se succèdent à Deraa à partir du 15 mars, et plusieurs bâtiments symboliques du pouvoir (siège du Parti Baas, tribunaux) sont alors incendiés. Une manifestation a lieu le même jour à Damas.

Faudrait pas froisser Charlotte

Pour ceux qui comme moi ont d’abord connu Charlotte par son équipe de basket, et feu le petit frelon bleu des Charlotte-Hornets, force est de constater qu’aujourd’hui encore ça bourdonne pas mal dans la plus grande ville de Caroline du Nord [1]: la croissance démographique y est de manière continue l’une des plus forte des États-Unis (réf. United States Census Bureau [2]) et son développement urbain semble frénétique. C’est cet aspect urbanistique que le travail d’animation-vidéo de Rob Carter traite de manière pédagogique et engagée. En permettant au spectateur de suivre en 9 minutes une histoire abrégée de la ville (à travers un processus de narration original mettant en mouvement des images aériennes de la ville), l’artiste fait revivre les strates de l’histoire urbaine de Charlotte, pour recréer le paysage de l’expansion d’une métropole américaine, jusqu’à son dénouement apocalyptique.

Lien Vidéo. Metropolis by Rob Carter – Last 3 minutes from Rob Carter on Vimeo.

L’intégralité de la vidéo est consultable sur le site internet de l’artiste.

http://www.robcarter.net/Vid_Metropolis.html

Tectonique des plaques urbaines à Charlotte

Vue dans le cadre de l’exposition « Rêves d’Icare » au centre Pompidou-Metz, qui traitait de l’influence de la vue aérienne sur la perception que les artistes ont du monde [3], l’animation de Rob Carter fait commencer l’histoire de la ville à partir des années 1750, sur un chemin forestier du territoire des indiens de Catawba [4] où l’on assiste à la construction de la première maison de colons (ce que ne renieraient pas les fans de Civilization…). De là, nous voyons la ville se développer avec dans un premier temps la prospérité de la ruée vers l’or, puis l’émergence d’une multitude d’églises (ce qui a rendu la ville célèbre), et enfin la naissance des infrastructures d’une ville moderne. Le film s’attarde alors tout particulièrement sur les effets du boom économique des 20 dernières années sur l’architecture urbaine, avant d’envisager sa chute.

Une dynamique qui fait exception à l’échelle de l’Est Américain

Avant de s’attarder sur cette aventure urbanistique qui suscite de nombreuses interrogations sur les modalités sociales et environnementales du développement d’une métropole, il faut noter que le cas de Charlotte retenu par Rob Carter fait exception à l’échelle américaine. La ville est située à la limite Nord-Est de la fameuse Sun-Belt américaine (notion dont on a déjà discuté ici), dans un territoire que les prospectivistes américains [5] nomment la “megaregion“ de “Piedmont Atlantic“ (pour former une espèce de grande conurbation avec la ville d’Atlanta) dans le cadre du programme « America 2050″, outil de planification régionale, qui publie cette carte de l’organisation de l’espace américain en 2050. Mais dans cette dynamique métropolitaine, Charlotte connait un destin particulier, qui fait d’elle l’une des villes les plus dynamiques des États-Unis aujourd’hui ; et ce principalement en raison de l’afflux continu d’établissements bancaires (« Bank of America », la deuxième banque des États-Unis, y a notamment installé son siège social). Devenue un centre névralgique de la finance américaine, au point d’être considérée comme le centre bancaire le plus important derrière New York City, Charlotte, carrefour commercial du Centre-Est américain, attire continuellement de nouvelles populations, au point que l’on observe un retour des habitants qui partaient s’installer en Floride [6] – parfois désabusés par les risques climatiques de la péninsule floridienne [7]).

En dépit du climat économique actuel, Charlotte connait ainsi une expansion urbanistique et démographique exceptionnellement rapide que l’artiste a entreprit de représenter en se focalisant sur les transformations du centre-ville.  C’est pourquoi notre attention s’est ici portée sur la population des municipalités plutôt que sur les aires métropolitaines (metropolitan area) : dans le cas de Charlotte, son aire métropolitaine englobe une population de 2.296.000 habitants. Ce choix a alors tendance à minorer la place de certaines agglomérations comme Miami par exemple (5.565.000 habitants à l’échelle métropolitaine contre 399.000 à l’échelle de la municipalité), mais il permet de coller au plus près des dynamiques spatiales observées par Rob Carter avec l’émergence de nouvelles fonctions urbaines métropolitaines dans les centres-villes.

D’une problématique d’expansion urbaine à une critique de l’économie urbaine

Ainsi, Rob Carter ne traite pas dans son travail d’une problématique d’expansion urbaine, bien connue dans le cas de la ville de Las Vegas par exemple [8], avec son Gif animé [9] qui a fait le tour des réseaux sociaux (voir notre site facebook), ses images aériennes de lotissements, ou celles d’Alex MacLean et notamment ce parcours de Golf en plein désert du Nevada. Ces images spectaculaires illustrent et attirent l’attention sur l’impact de l’urbanisation dans un contexte de pénurie d’eau décrit dans de nombreux articles [10]. Ces problématiques existent aussi à Charlotte (même si les images d’expansion sur le gif de notre fabrication sont moins probantes qu’à Las Vegas…), et là aussi l’enjeu est à la maitrise de ses zones périphériques devenues l’espace préférentiel d’installation des nouvelles populations [11]. Cependant Rob Carter traite principalement dans sa vidéo des changements qui affectent le centre-ville d’une cité qui assume pleinement son épanouissement capitalistique [12].

Une critique de la métropolisation financière

Rob Carter montre en effet l’apparition successive des fonctions dites « métropolitaines » dans l’espace urbain de Charlotte. L’animation représente ainsi l’émergence de ce nouveau centre-ville de « Metropolis » soumis aux caprices du marché international et à l’intérêt des grandes entreprises qui choisissent d’y faire des affaires. Mais sa réalisation à partir d’images imprimées sur papier suggère la fragilité de ce rêve urbanistique, à travers une vision déshumanisée et mercantile d’un centre-ville devenu une allégorie de « Sim-city ». Cela n’est pas sans nous interpeler, car si l’on peut lire que Charlotte est une « ville à vivre » [13], la première approche que l’on peut en avoir est celle d’une énième métropole mondiale avec ses attributs à promouvoir comme dans tout bon exercice de marketing territorial (tels qu’ils apparaissent avec une recherche image sur Wikipedia Communs) : une sky-line d’immeubles d’affaire, une rue déshumanisée et sécuritaire, une université reconnue et attractive, un équipement de loisirs pour divertir la population, un musée d’art contemporain pour ne pas rater le tournant de l’économie culturelle…

La mondialisation des images urbaines

Cette vision marketing de l’urbanité et finalement arrogante du développement urbain n’échappe pas au regard critique de l’artiste qui finit sa vidéo dans un futur imaginé où les gratte-ciels et les centres sportifs finissent par étouffer la ville… On retiendra donc que mieux qu’un gif animé, l’animation artistique des images aériennes permet de nous interroger sur la place du développement durable et humain dans le cadre de la métropolisation frénétique d’un centre-ville.  D’où ma question : après avoir détourné les lolcats pour faire des .gif de la croissance urbaine, le géographe va-t-il bientôt intégrer l’animation-vidéo-papier à sa palette d’outils… ? A suivre…

 


[1] Et non pas capitale, puisque c’est Raleigh le pôle administratif de cet État.

[4] voir l’histoire de la ville ici : http://www.cmhpf.org/educhargrowth.htm

[5] The emerging megaregions : 11 mégalopoles, nommées « megaregions » se dessinent sur plusieurs États et relient en réseau les régions métropolitaines. Une des ambitions de cette étude est de pousser à la construction d’infrastructures ferroviaires à grande vitesse à l’intérieur des mégalopoles. http://www.america2050.org/content/megaregions.html

[6] Also contributing to the area’s growth is the « half-back » phenomenon. North Carolina receives a large number of former Northerners who first retire to Florida, but later decide to leave the state”. Source : http://plancharlotte.org/story/urban-growth-rural-population-loss-nc-sc-2011

[7] « They get hit by their second or third hurricane and they move halfway back to their old homes »  said Morgan”. Source : http://plancharlotte.org/story/urban-growth-rural-population-loss-nc-sc-2011

[8] 580.000 habitants dans une aire métropolitaine de 2 millions d’habitants qui a connu une croissance démographique similaire à Charlotte entre 1990 et 2010 (+120%).

[13] http://www.villes.co/etats-unis/ville_charlotte_28201.html

 

Une carte de la Tasmanie

tasmanie carteLa carte générale de la Tasmanie, qui a servi de support à la première géodevinette de La Géothèque sur les réseaux sociaux, est une entreprise artistique. Évidemment, le mot est très prétentieux, dans la mesure où prétendre faire de l’art équivaut à revendiquer le statut d’artiste. Je n’en suis pas là du tout. Mais il s’agirait d’art dans la mesure où cette carte est inutile, et ne sert qu’à procurer du plaisir à son auteur et à ses lecteurs ou spectateurs (une carte se lit-elle avant tout, ou se regarde-t-elle plutôt, d’ailleurs ?). Elle est inutile, parce que personne n’a besoin de moi pour se procurer une carte de la Tasmanie, à l’heure de Google Maps. Toutefois, elle met en lumière ce territoire : ce n’est pas parce qu’on peut obtenir la carte de la Tasmanie à tout moment qu’on le fait. J’ai donc voulu forcer à regarder cette carte, à regarder cette Tasmanie. L’idée vient d’un article du Monde.fr qui m’a forcé à jeter un œil sur cette terre méconnue.(1) Tout est fait pour attirer le regard, à commencer par la taille des caractères. Ça a quelque chose de la carte murale, faite pour pénétrer les têtes des enfants de toponymes qu’ils ne devront plus oublier. (Paris, Lille, Haute-Volta, Tananarive). A l’échelle de la Tasmanie, une ville aussi insignifiante que Launceston peut étaler fièrement ses dix lettres. L’autre méthode, un peu violente, pour accrocher le regard, est l’inversion des couleurs. Comme le logo de la Géothèque, le rouge proclame une géographie différente, une géographie qui n’est pas bleue et verte. Le but est aussi de questionner un code bien ancré de la cartographie : les terres sont vertes ou brunes comme la terre ou la végétation qui la recouvre, et les mers en bleu (cyan 15% en CMJN, pour la plupart de mes cartes). Mais la terre n’est pas que verte, brune et bleue, pas plus que les rivières de la réalité ne sont cyan. Puisque le choix des couleurs est un parti pris, pourquoi ne pas pousser jusqu’au bout en choisissant une autre gamme chromatique ? La Tasmanie, avec sa forme de toison pubienne, comme manifeste d’une géographie charnelle, une géographie « près du corps » ?

La carte ne dit rien d’autre. Elle n’apprend rien sur la Tasmanie, sauf la localisation de quelques lieux habités, des routes et des lacs. Le cartouche permet aussi de la situer par rapport au mainland australien et au port de Melbourne. Comme Rostand le fait dire à Cyrano : « C’est bien plus beau lorsque c’est inutile. »

(1) Je ne retrouve plus le lien. Tant pis, vous pouvez toujours lire ça.

Ma rencontre avec Zaatari : chronique d’une curiosité géographique

Il y a 6 mois, le camp de réfugiés de Zaatari devenait mondialement connu et médiatisé à la suite de la visite de John Kerry[1]. Il y a 6 mois, le camp de réfugiés de Zaatari devenait le centre de mes attentions alors que ma sœur s’y rendait dans le cadre d’une mission humanitaire[2]. C’est la chronique de ce « même temps », fruit des aller-retour entre les informations disponibles sur internet, le vécu tout personnel d’une expérience familiale, et les interrogations géographiques qu’il a soulevées que je me décide enfin à partager.

Sources : Mandel-Ngan/AFP/Getty-Images ; Clémence-Georges/2013

Comment parler de si loin de la guerre en Syrie

Une remarque liminaire s’impose : il est délicat d’écrire sur cette histoire qui croise l’actualité internationale sans interroger ma propre légitimité. Comment, en effet, écrire sur un « objet » si conflictuel et multiple que la guerre en Syrie, sans la profondeur d’analyse des experts en géopolitique[3] ? Comment écrire sur un « sujet » si balayé par les tempêtes successives d’actualités instantanées que celui du « dossier syrien », sans les outils des sources de l’enquête journalistique ? Comment écrire sur une « réalité » sociale si alarmante et sensible que le destin des populations civiles, sans en maîtriser ni la complexité humaine et culturelle, ni les codes propres aux situations humanitaires ?

La question est donc aussi de savoir si l’on peut décrire une situation sans déployer un appareillage méthodologique précis et conceptualisé ? Peut-on retranscrire une réalité de terrain, sans faire de terrain ? Annoncer ces questions, c’est prendre une part de précautions quant aux limites de la validité de l’exercice entrepris. Mais c’est aussi prendre des libertés et pointer du doigt l’intérêt des outils du géographe et la capacité heuristique d’un exercice à portée certes limitée, mais fruit d’un vécu et de sa mise à distance. C’est à ce courant d’air frais sur un sujet balisé de toutes parts que cet article invite, en suivant mon cheminement, celui qui m’a permis de découvrir de près une réalité lointaine.

Regarder avec l’œil de la curiosité géographique.

Ainsi, alors que le monde entier s’écharpe sur les modalités géopolitiques d’une intervention en Syrie, que d’autres décrivent brillamment les enjeux socio-ethniques de la guerre civile, que les images de guerre servent d’accessits au « mal » et au « bien » incarné par chaque camp…, une vision moins clivante de la réalité du conflit syrien peut apparaître sous nos yeux : l’image d’une ville qui naît, ici et maintenant. Et grâce au jeu d’échelle, instrument essentiel de la boîte à outils du géographe, cette emprise urbaine nouvelle devient un enjeu spatial. En permettant de « voir de loin pour découvrir de près » et son inverse, jouer sur les échelles donne corps à un dialogue entre les effets de situation et de contexte pour expliquer la nature de l’objet observé.

On a déjà montré sur ce blog l’intérêt de « faire de la géographie depuis son fauteuil » en observant l’inscription spatiale d’une réalité géographique pourtant totalement anonyme et inhabituelle. Faire du terrain à distance grâce aux outils d’exploration cartographique permet de progressivement ouvrir les yeux sur une réalité lointaine en posant un premier regard descriptif et analytique. C’est à cet exercice de curiosité que je me suis prêté pour « rencontrer » Zaatari avant même d’en saisir les enjeux humains à travers le vécu de ma sœur.

Une ville-camp apparait sur la carte

Lorsque l’on zoome progressivement avec Google-Maps sur l’emplacement du camp (coordonnées : 32.29,36.32), la couche de données d’images satellite laisse tout à coup apparaître une vaste zone aménagée au milieu des plateaux jordaniens. Cette « apparition » est à la base de notre curiosité.

Sur un vaste plateau aride situé à 15 kilomètres de la frontière syrienne, balayé par le vent (ou par la pluie et la neige en hiver[4]), le camp de réfugiés Syriens d’El Zaatari est sorti de terre à partir de juillet 2012 ; soit plus d’un an après les révoltes et le siège en avril 2011 de la ville de Deraa[5] ,située à quelques 40km de Zaatari et point de départ de la guerre civile syrienne. Décidé et aménagé par le gouvernement Jordanien avec l’aide du Haut commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés (UNHCR), le camp a été conçu pour accueillir entre 80 et 100.000 réfugiés, pour finalement recevoir à son maximum plus de 150.000 personnes en exil en juillet 2013[6]. C’est donc de la naissance en moins d’un an d’une véritable ville dont il s’agit. Une « zone urbaine » qui, avec aujourd’hui environ  115.000 « habitants » stabilisés, en fait la cinquième plus importante ville de Jordanie par sa population. Cette situation, malgré la généralisation de l’afflux de réfugiés dans les pays voisins de la Syrie, apparaît assez unique à l’échelle du Moyen-Orient.

Voir une mise à jour de la carte au 15 mars 2014

Carte des réfugiés syriens et situation du camp de Zaatari

Un cas unique et des configurations complexes à l’échelle régionale

Ainsi, pendant que la France s’engageait péniblement à accueillir 500 réfugiés en novembre 2013[7], plus de 2,2 millions de syriens avaient déjà fui le conflit qui déchire leur pays. Une très large majorité d’entre eux trouve refuge dans les pays limitrophes, au premier rang desquels figure le Liban, avec près de 1 réfugié pour 5 habitants[8]. En n’ayant jamais véritablement fermé ses frontières, le Liban se caractérise par l’absence notoire de camp de grande envergure, les réfugiés étant principalement accueillis grâce à divers liens familiaux et tribaux, même si la pression est telle que des camps d’infortune apparaissent, où vivent des réfugiés dans des situations très précaires[9]. La Turquie au Nord a quant à elle développé (sans s’appuyer sur le HCR) une stratégie d’accueil basée sur la multiplication des camps de petites tailles le long de la frontière, tandis que la Jordanie au Sud a pris le parti de s’appuyer sur un camp principal (Zaatari) en relais des deux postes-frontière sur la route de Deraa. En attendant l’ouverture d’un prochain camp pour canaliser l’afflux de réfugiés, la situation en Jordanie et à Zaatari est donc assez exceptionnelle, avec ce camp de grande envergure qui sert d’interface entre la frontière et le reste du pays, et qui n’a cessé de s’agrandir.

Zaatari est cependant une « ville » qui connaît un étonnant va-et-vient. Si entre 1 500 et 2 000 nouveaux réfugiés arrivent chaque jour de la frontière, beaucoup quittent le camp pour trouver refuge dans les villes jordaniennes (voir encart infra sur la carte régionale) ; tandis que trois ou quatre bus, soit quelques 300 personnes, repartent quotidiennement vers la Syrie[10]. Les candidats au retour sont divers : des familles averties par un voisin d’une accalmie des combats ; des paysans soucieux de veiller sur leurs champs ou leurs troupeaux ; des combattants qui repartent après s’être refait une santé dans le camp. Mais une majorité trouve refuge dans les villes jordaniennes, et la population du camp cesse, de fait, d’augmenter (Zaatari ne représentant finalement qu’un quart des réfugiés syriens recensés dans le royaume hachémite). Cet afflux commence à créer des conflits avec les populations locales, et notamment avec les 12.000 habitants du village de Zaatari situé à proximité immédiate du camp (voir encart supra sur carte locale), qui ont manifesté leur hostilité vis-à-vis de la « ville-camp »[11]. La nouvelle pression démographique des réfugiés modifie en effet fortement les économies locales – le niveau des loyers à Mafraq, à côté de Zaatari, a triplé – et les ONG sur place constatent la hausse d’un racisme anti-syrien, face au spectre d’une menace sur les faibles ressources en eau et sur la cohésion du tissu social du pays.

Zaatari est donc une ville-enclave d’habitants aux profils migratoires variés qui cohabitent non sans tension. Mais la situation se pérennisant, le campement provisoire s’institue progressivement comme un espace de vie à part entière où chacun essaye de se projeter en y recréant une activité quotidienne.

De véritables problématiques urbaines

Aujourd’hui, 115.000 Syriens s’entassent à Zaatari, et chacun semble se résoudre, hélas, à ce que la situation s’éternise, voir s’amplifie (l’ONU prévoit un afflux supplémentaire de 2 millions de réfugiés en 2014[12]). Cette humanité fragile (photo 5) et fourmillante[13] « ressemble par certains côtés aux favelas du Brésil »[14], constate Kilian Tobias-Kleinschmidt, le coordinateur du HCR sur place. « Il faut désormais gérer ce camp comme une ville », insiste-t-il ; ce à quoi contribue le zonage des douze districts (voir carte du camp), avec ses commissariats de police, ses postes de sécurité (photo 12), ses rues et un système d’adresses.

Le camp temporaire s’est donc organisé, et les tentes sont peu à peu remplacées par des préfabriqués en plastique et en aluminium (photo 13). Les réfugiés se sont même connectés (souvent illégalement) au réseau d’électricité du camp pour alimenter environ 3 000 magasins et 580 restaurants[15] et étals de nourriture (photo 9) qui bordent les quelques rues bitumées. Les réfugiés syriens ont d’ailleurs baptisé avec ironie la principale artère, « Champs-Elysées » (photo 6), où se sont installés des dizaines d’échoppes en tôle (photo 8), autour desquelles l’exil s’organise, les réfugiés pouvant ainsi boire un thé, acheter des chaussures, ou marchander un climatiseur pour équiper leurs logements, dont nombre sont munis d’antennes satellitaires (photo 10). Mais la vie du camp reste rythmée par l’impératif de se fournir en eau auprès des multiples points d’eau (photo 7) alimentés quotidiennement par des camions-citernes. On retrouve ainsi progressivement un ensemble de fonctions urbaines variées à l’intérieur du camp, que des contributeurs du site de cartographie en ligne OpenStreetMap actualisent en ligne[16].

Mais c’est la coopération internationale qui permet au camp d’être doté de structures nécessaires pour assurer l’accès des réfugiés aux services essentiels de soin et d’éducation : trois hôpitaux, quatre écoles, et d’importants centres de distribution de nourriture sont dispersés dans le camp, qui est aussi équipé de cinq terrains de football et d’aires de jeux avec des toboggans et balançoires (photos 11) afin d’occuper les 60 000 enfants du camp[17], parmi lesquels seuls 5 000 sur les 30 000 en âge d’être scolarisés, suivent des cours. Symbole de cette vie quotidienne « normale » qui suit son cours, quinze à vingt bébés naissent en moyenne chaque jour dans le camp[18].

Une ville-monde éphémère ? 

Ainsi naît cette « ville-monde-éphémère », une ville fragile de l’urgence, immédiate et sans avenir, mais concrète et contemporaine, et dont l’échelle des nombres et des distances permet de se rendre compte de l’importance. Pour finir de s’en convaincre, un petit jeu de comparaison : prenons Nancy dont la population municipale de 110.000 habitants est similaire à Zaatari. Le périmètre de la ville moyenne de Lorraine permet de mesurer la densité du camp (autant de population sur un espace plus réduit ; soit 7.000 hab/km² à Nancy contre 23.000 hab/km² à Zaatari). Superposer ensuite les deux « Champs-Élysées » permet de mesurer l’emprise spatiale de Zaatari (pour des densités comparables avec 22.000 hab/km² dans Paris intra-muros).

Ainsi s’achève ce petit exercice géographique, initié par ma curiosité pour l’expérience vécue par une personne proche. Après avoir croiser les observations et quelques données chiffrées relatives à l’émergence d’une ville éphémère avec tous les paradoxes urbanistiques et humains que cette expression peut sous-entendre, je laisse le dernier mot à celle qui, par ses nouvelles régulières, a alimenté cette curiosité :

Le 25/07/2013

Bonjour à tous,

Je vous noie de mails, mais je continue… ! Finalement ce matin, alors qu’on luttait contre le sommeil pour être prêtes pour l’exercice d’évacuation, on nous a prévenus à 10h, qu’on ferait l’exercice d’évacuation dimanche matin… Du coup on a filé se coucher et n’avons donc pas vu l’ambassadrice et toute son escorte! (ni ses Ferrero…). Après 3h30 de sommeil (car de 11h30 à 14h, c’est très hard de dormir), c’est en mode limaçon que la journée s’est poursuivie. Là, on revient d’être allés se balader dans le camp, et cette fois sans militaire avec nous. On était donc un peu plus discrets. Les gens sont adorables. Ils sont super nombreux à demander à ce qu’on les prenne en photo, du coup je mitraille pour leur et mon plus grand bonheur. Je vous referai un mail avec les photos de notre tente de vie, du camp militaire (une partie), de nos salles d’accouchement, du camp de réfugiés, des syriens… Bref, un petit échantillon de la vie à Zaatari. À cette heure-ci, c’est l’heure du footing. Étant donné que le camp militaire n’est pas très grand, on voit passer sans cesse les gens courir. Moi, je pianote sur mon clavier! Allez (yallah!), je vais peut-être me motiver à aller faire du vélo! À la maternité, les échanges sont toujours aussi merveilleux. Les femmes sont attachantes à souhait. Certaines sont épanouies, d’autres porte le deuil. Certaines crient, d’autres sont parfaitement silencieuses. Certaines ont 15 ans, d’autres 40. Certaines accouchent de leur premier bébé, d’autres de leur 9ème. Hier soir, nous avons eu une patiente qui accouchait pour la 7ème fois d’une fille, et qui nous a dit qu’il faudrait qu’elle refasse encore un bébé pour avoir un garçon… La maternité est un espace 100% féminin, toutes les femmes sont accompagnées par une femme. Une belle-mère, une belle-sœur, une voisine pour celles qui se retrouvent totalement seule ici. Les pères sont ensuite prévenus par l’accompagnante de la naissance, et la nouvelle circule très vite si c’est un garçon! Pour communiquer avec toutes ces femmes, nous avons des interprètes avec nous, jour et nuit. Elles sont parfaites! Et du coup, comme elles sont débordées, on apprend un peu à parler syrien. Généralement les femmes sourient à nos maladresses, mais certaines nous croient bilingues, et commencent de longues conversations. Le langage des signes est très appréciable dans ces moments-là, mais c’est mieux de vite trouver une interprète! Ici, il est 19h40, le muézine appelle à la fin du jeun du ramadan, et ça sonne pour moi également la fin de ce mail.

Et la fin de cet article…


[2] Sage-femme de profession, elle y a travaillé pendant 1 mois sous l’égide de Gynécologie Sans Frontière. Je m’autorise aujourd’hui à faire référence librement à cette mission, puisque aujourd’hui GSF et son équipe tournante de 2 gynécologues et de 4 sages-femmes n’est plus présent à Zaatari depuis le retrait du détachement militaire français et de l’ensemble du groupe médical français de l’opération « Tamour » (l’actualisation de la carte demanderait donc à soustraire la mention « camp français », qui a depuis été remis aux autorités jordaniennes) http://www.ambafrance-jo.org/Ceremonie-de-retrait-du-groupe.

[3] Voir les travaux des chercheurs en sciences sociales spécialisés sur ces thématiques, notamment et entre autres, Fabrice Balanche (http://www.gremmo.mom.fr/recherche/cartographie-de-la-crise-syrienne) et  Bénédicte Tratnjek (http://geographie-ville-en-guerre.blogspot.fr/2013/11/syrie-cartographie-dune-guerre.html).

[4] http://www.kipa-apic.ch/index.php?na=0,0,0,0,f&ki=249687

[5] http://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_civile_syrienne

[6] http://www.fil-info-france.com/fil_info_18_juillet_2013_fil_info_jordanie_le_secretaire_d_etat_americain_visite_le_camp_de_refugies_syriens_de_zaatari.htm

[7] http://www.lemonde.fr/politique/article/2013/10/16/la-france-s-engage-a-accueillir-500-refugies-syriens_3496954_823448.html

[8] Les réfugiés représentent donc au Liban 17% de la population. Le parallèle est inutile, mais notons qu’en France la population Roms tant stigmatisée ne représente que 0,03% de la population métropolitaine (http://rue89.nouvelobs.com/2013/09/24/3-millions-chomeurs-20-000-roms-question-francaise-246007).

[9] http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2013/12/19/au-liban-premier-pays-d-accueil-pour-les-syriens-les-refugies-manquent-de-tout_4337235_3218.html

[10] http://www.lemonde.fr/international/article/2013/05/17/en-jordanie-les-mafias-dictent-leur-loi-aux-refugies-syriens-de-zaatari_3289203_3210.html

[11] http://www.irinnews.org/fr/report/98495/le-conte-de-deux-zaatari

[12] http://fr.ria.ru/world/20131008/199498868.html

[13] http://international.blogs.ouest-france.fr/archive/2013/12/07/syrie-enfants-hcr-10813.html

[14] http://www.lemonde.fr/international/article/2013/05/17/en-jordanie-les-mafias-dictent-leur-loi-aux-refugies-syriens-de-zaatari_3289203_3210.html

[15] http://www.la-croix.com/Actualite/Monde/Jordanie-le-camp-de-refugies-syriens-Zaatari-devient-une-ville-2013-07-19-988232

[16] http://www.openstreetmap.org/#map=12/32.2751/36.3277&layers=Q

[17] http://www.videos-football.com/video-612041-foot-al-zaatari-le-foot-comme-lueur-despoir-15.html

Etats-Unis, deux cartes de l’agriculture niveau collège

USA-agriculture-carte-beltsUSA-agriculture-carte-belts-muette

Deux cartes des fameuses « Belts » et des espaces ruraux et agricoles aux Etats-Unis. Une carte en couleurs pour vidéoprojecteur, une carte muette en noir et blanc à faire compléter par les élèves. La carte est pensée pour localiser les paysages ruraux étudiés en classe de sixième : les types d’orientation agricole sont donc simplifiés, mais même dans leur forme actuelle, ils restent trop complexes pour des 6e, à moins de nécessiter de longues explications. Les trous de la légende portent donc sur quelques mots-clés en lien avec l’étude des paysages ruraux. En revanche, cette carte peut constituer un point de départ à une étude plus approfondie en classe de Seconde. Notez que depuis le début des années 2000, la célèbre Corn Belt est devenue la Corn and Soy Belt. Cartes téléchargeables gratuitement pour usage pédagogique et non lucratif. Pour toute utilisation en ligne, merci de citer vos sources…

 

Ma part du gâteau : les espaces de la mondialisation mis en image

En dépit du jeu plutôt correct des acteurs et de nos sourires occasionnels, on s’agace devant les personnages trop caricaturaux et on désespère assez vite de dégager du film autre chose que l’idée déjà rebattue d’une rupture entre les centres de décisions et les lieux de production. Pourtant, si Klapisch rate l’histoire de France et de Steve (devenant n’importe quoi sur le dernier quart d’heure), il propose une mise en images des espaces qui, elle, suscite davantage d’intérêt.

 

 

Il distingue tout d’abord les lieux de vie de ses protagonistes. Plutôt que le travail peu original effectué avec sa chef décoratrice sur les intérieurs (lumineux et froid chez le trader, plein de vie chez France), retenons une autre distinction spatiale. Depuis les hautes tours des quartiers d’affaires de La City ou de la Défense, ou bien sur les balcons d’un hôtel à Venise, le trader ne quitte pas les hauteurs. Il croit avoir la « les pieds sur terre » mais pour dominer a perdu tout contact avec l’humain : « il vit sur Mars ». La petite employée, elle, parcourt les routes entre Dunkerque et Paris, longe les quais ou les plages. Klapisch travaille l’horizon et la ligne de fuite avec France comme pour lui ouvrir les yeux sur d’autres perspectives ou, du moins, alors qu’il l’enferme dans un fourgon de police en toute fin de film, laisser au spectateur espérer une autre issue.

 


 

Par ailleurs, situés aux extrémités du système, les acteurs du marché et les ouvriers s’ignorent, une totale virtualité ayant gagné la représentation que chacun se fait de l’autre. Ainsi, pour les ouvriers, les salles de marché se résument à des courbes incompréhensibles sur des écrans et, à l’opposé, les opérateurs financiers prennent les manutentionnaires pour de très amusants « playmobils ». Toute cette virtualité vole en éclat lorsque France décide d’enlever le fils de Steve (nous sommes dans le dernier quart d’heure) et l’intention de Klapisch de ramener brutalement le trader au sol n’était pas mauvaise en soi. Pourtant le moyen est raté. Réussissant mieux ses métaphores spatiales, entre la capitale et Dunkerque, il se sert d’un plan sur un échangeur autoroutier pour marquer le lieu de transition entre le monde des décideurs et celui des exécutants.

Article à lire dans sa version complète sur La Kinopithèque : Ma part du gâteau de C. klapisch (2011).