L’Outre-Mer français : ressources pour la classe

Mise à jour des planisphères de l’Outre-Mer français.

planisphère outre mer

planisphère outre mer NB

Après la fin des DOM TOM, des statuts juridiques variés et complexes.

D’un point de vue européen, ces territoires sont des RUP (Régions Ultra-Périphériques) ou des PTOM (Pays et Territoires d’Outre Mer). Mais la République Française, après des siècles de colonialisme et de centralisme, a tardivement cédé à ses territoires ultramarins l’autonomie relative qu’ils ont aujourd’hui. Le demi-siècle de décolonisation qui vient de s’achever a maintenu sous souveraineté française de nombreux territoires caractérisés par une très grande variétés de situation et de rapport à la métropole, et donc une variété de statuts juridiques. Trois voies se distinguent : certains territoires obtiennent plus d’intégration au sein de la République, tout en bénéficiant de la décentralisation des compétences de l’Etat vers les Collectivités : ce sont les DROM (Départements et Régions d’Outre-Mer). Mayotte en est un exemple puisque après avoir refusé de suivre les Comores vers l’indépendance, elle a obtenu la départementalisation. D’autres collectivités ont obtenu une large autonomie, et sans être souveraines, elles peuvent appliquer la coutume locale dans certains domaine au lieu du droit français. Il s’agit des COM (Collectivités d’Outre-Mer) par exemple de la Polynésie Française. Enfin, la troisième voie, qui est celle de l’hésitation entre l’autonomie et l’indépendance, est incarnée par la Nouvelle Calédonie. Le processus d’indépendance, en cours, est entre les mains de sa population.

Voir aussi notre carte de l’Europe et ses RUP

Cartes du site de la Confluence à Lyon

ConfluenceConfluence en 1914Ces deux cartes, réalisées à la demande d’un professeur de collège, pourront par exemple dépanner des enseignants souhaitant travailler avec leurs élèves sur le site de la Confluence à Lyon.

La juxtaposition avec la carte de 1914 montre bien le basculement qui s’est opéré en un siècle (un pas de temps un peu long pour l’analyse des faits urbains mais j’ai été un peu contraint par la documentation). La Confluence de 1914 est l’espace de la relégation urbaine, on peut parler d’exurbanisation pour ce phénomène consistant à reléguer sur les marges urbaines les structures consommatrices d’espaces (gare, arsenal) ou productrices de nuisances (prison, usine à gaz), et souvent les deux. C’est aussi bien sûr l’espace de la relégation sociale (prolétaires, détenus), et pour beaucoup le quartier de Perrache évoque encore aujourd’hui une prostitution mal cachée. En 2014 à l’inverse la dynamique est celle de la création d’une nouvelle centralité et ce terme revient souvent dans les documents produits par les acteurs publics et privés. La séparation nette des usages a fait son temps et l’enjeu n’est plus de produire de l’urbain mais de créer de la ville, c’est à dire un espace de mixité et de densité. Le vert étant à l’ordre du jour, cela ne va pas sans la création de nombreux parcs urbains. On voit en effet que la confluence n’est plus une marge urbaine, le bâti a gagné du terrain partout autour. Enfin, le siècle écoulé a été celui d’une transition économique entre une France vouée à l’industrie, et aujourd’hui le rôle prépondérant accordé aux fonctions commerciales, culturelles et de loisirs.

Le développement durable, en tant qu’objectif, est également présent sur la carte de 2014, avec ses trois piliers (social, environnemental et économique), mais également dans une dimension plus actuelle intégrant un quatrième pilier culturel.

Voici les versions Noir et Blanc pour photocopies :

Confluence1914-NBConfluence-NB

Montreuil, « Carnet in situ » de Mehdi Zannad

Les artistes qui s’intéressent à la ville aujourd’hui sont légion. Qu’ils la prennent pour sujet (Dreamworld de Léo Fabrizio si l’on veut en citer un dont le travail nous a récemment séduit) ou bien pour support (graffitis, collages, stencil ou yarn bombing : Banksy, Invader, Miss.Tic… et une myriade de plus). A propos de la ville sujet et support (Los Angeles), on reverra également avec intérêt Mur Murs d’Agnès Varda (1981).

carnet-PAGE-WEB-9

Mehdi Zannad lui aussi prend la ville comme sujet et, d’une certaine façon, tout autant comme support. Il ne fait pas du graphe à Lyon ou à Toulouse, ni ne filme séduit et curieux une métropole américaine ou une mégapole asiatique. Debout dans un coin de rue de Montreuil, quelque part en bord de route, il dessine la ville sur un petit carnet qu’il remplit. Selon ce qu’il écrit dans « sa règle », lui en tant que personne intègre même le paysage. Littéralement. Le temps du croquis, le temps long de sa pose (une, deux, trois heures ou plus ?), il est aussi figé que du mobilier urbain : « Le corps devient présence, s’enracine, relie le spectacle de la rue à sa projection sur la feuille ». D’ailleurs il précise que son « street art est contemplatif et solitaire ». Un urban sketcher qui réfléchit à sa condition.

En plus de ce qui fait l’originalité de la démarche, l’état de « méditation urbaine » dans laquelle Zannad peut se trouver, ce qui peut intéresser (l’amateur de géographie notamment) c’est qu’il n’y a aucun spectacle, ni dans le rendu, ni dans la façon de faire, ni dans le sujet. Aucune préparation : un stylo, un carnet, le bonhomme et son regard. Aucun prestige des lieux : une banlieue parisienne, ni miteuse, ni vraiment touristique (même si Montreuil est de plus en plus réputée pour « ses » artistes ; voir les accroches et les visites d’ateliers mis en avant sur le site de la commune, « Montreuil est la 1ère ville après Paris à accueillir le plus grand nombre d’artistes » nous dit-on).

Zannad croque ainsi les paysages variés de Montreuil : quartiers bourgeois ou barres d’immeubles, carrefours quelconques ou rues commerçantes, pavillons de banlieue ou friches industrielles. Bas Montreuil ou Haut Montreuil, Bobillot, Solidarité Carnot, cité du Bel-Air ou des Grands-Pêchers ? Quand les architectures sont significatives, on parvient à retrouver les lieux (près de la mairie ou d’un parc) mais l’exercice n’est pas évident si l’on est étranger à la ville.

carnet-PAGE-WEB-13

Sous le trait de Mehdi Zannad, les paysages gagnent en unité, s’harmonisent. Habitat, bureaux, loisirs, commerces, industries… Tout devient noir et blanc et, sur le papier, malgré la précision de l’architecte (sa formation), les fonctions des quartiers, des zones choisies (au hasard d’une promenade ?) sont plus difficiles à identifier que sur des photos prises au sol ou par satellites. En outre, jamais personne n’apparaît sur les dessins. Pas un passant, pas une voiture. Les panneaux publicitaires et la signalétique urbaine restent blancs. Rien de lisible sur les enseignes. On ne s’y trompe pas et des adolescents à qui on a montré les dessins (même s’ils n’ont travaillé que brièvement dessus) parlent spontanément de ville déserte, de lieux ternes et tristes, d’ambiance sinistre, de ville fantôme (l’artiste est en outre l’auteur d’un essai photographique, principalement noir et blanc, intitulé « Fantômes de Londres »).

L’humain resurgit toutefois et avec humour très souvent dans les remarques qu’il laisse ou les propos qu’il rapporte dans son carnet, hors dessins (on pense un peu aux commentaires de Laurent Chavouet quand il décrit Tokyo mais lui ses dessins sont colorés et ses lieux fréquentés). L’humain est à côté : à côté de la banlieue fantôme, dans les marges amusantes, cocasses ou drôlement inquiètes.

Le site de Mehdi Zannad : http://zannad.fr/

La démocratie participative en une image

democratie participative

Résultat du vote sur le budget participatif de Paris publié sur Facebook par Anne Hidalgo, saisie d’écran, septembre 2014.

Les programmes d’histoire-géographie et d’éducation civique incitent à s’intéresser à la démocratie locale et à ses nouvelles formes d’expression. Les documents proposés par les manuels scolaires sont parfois peu satisfaisants. Cette image m’a intéressé car elle montre deux aspects de la démocratie participative, emboîtés : la participation directe des citoyens à la prise de décision, et la communication directe des élus par les réseaux sociaux.

Le document montre la participation des citoyens, via internet, à une partie de la prise de décision à l’échelle locale. L’initiative porte le nom de « Budget participatif » et le logo de la Mairie de Paris. Le contenu des proposition vise clairement les jeunes, considérés comme des utilisateurs massif d’internet mais dépolitisés et absentionnistes. La charte graphique vivement colorée confirme cette cible. Le contenu des proposition reflète aussi les préoccupations des urbains de centre-ville, en particulier les étudiants et les jeunes actifs avec enfants. (catégorie très imparfaitement recouverte par le galvaudé « bobo »). On peut nuancer l’aspect participatif en comparant les initiatives au budget total (2 millions d’euros représentent 0,03% des dépenses annuelles de la ville qui dépassent les 6 milliards), et en comparant la participation (40 000) à la population électorale parisienne (1,3 million d’électeurs inscrits) soit 3% de participation…

Le deuxième aspect est la communication directe des élus avec leurs administrés, via les réseaux sociaux. Il s’agit ici d’Anne Hidalgo, élue socialiste ayant remporté les municipales de 2014. La saisie d’écran permet de se référer à l’univers, familier pour les élèves, d’un célèbre réseau social. Le nombre de personne qui jaiment* et le nombre de partages ont une signification pour eux (et peut de nouveau être rapporté à la population parisienne, 2 millions d’habitants). De même, ils peuvent s’interroger sur la réelle portée du message : les électeurs de droite sont-ils amis avec Anne Hidalgo sur les réseaux sociaux ? Et les électeurs dépolitisés ? On peut supposer que ce sont d’abord les sympathisants qui seront touchés par le message.

Ce document permet donc d’apporter un regard critique sur la démocratie participative, c’est-à-dire d’en souligner les points positifs, tout en relevant les limites.

*Le verbe jaimer se conjugue à tous les temps et modes : Il se félicitait que tant d’internautes jaimassent la page de son idole.

 

 

 

Où trouver de mauvaises cartes ?

L’un des chapitres de géographie des nouveaux programmes de Terminale, intitulé Des cartes pour comprendre le monde, invite à mener une « réflexion critique sur les modes de représentation cartographique ». On peut pour cela s’appuyer sur les compétences acquises par les élèves depuis le collège dans l’utilisation et la production de représentations graphiques de l’espace. A cette occasion, les enseignants pourraient avoir besoin de trouver des exemples de mauvaises cartes. Ce n’est pas si facile à trouver, sauf à exagérer la critique et à jouer aux inquisiteurs cartographiques, comme il existe sur internet des inquisiteurs orthographiques qui ne sont parfois que des formes perverses de trolls. On peut toujours trouver à redire sur une carte, et les règles de la cartographie, comme celles de la langue française, sont faites pour être transgressées. De même qu’une rupture de construction syntaxique dans une phrase peut passer pour une figure de style qui porte le doux nom d’anacoluthe, de même le cartographe emploiera-t-il avec malice des figurés figuratifs, une ancre, une grappe de raisin, proscrits par nos maîtres qui exigeaient des figurés géométriques (et pourtant employés, certes avec parcimonie, par les dessinateurs-cartographes de l’Institut Géographique National). Encore faut-il connaître les règles pour bien les transgresser.

Un débat engagé récemment sur la liste de diffusion Géotamtam qui met en lien les acteurs de la géographie universitaire francophone, et à laquelle je conseille de s’abonner, m’a permis de découvrir une mine de mauvaises cartes. Il s’agit du SRADDT, Schéma Régional d’Aménagement et de Développement Durable du Territoire, de la région Bourgogne. On pourrait disserter sur ce sigle, en lui même tout un poème. Ce débat prend des tournures politiques dans la mesure où ce type de document est facturé par des entreprises privées, manifestement peu compétentes, à des collectivités territoriales, manifestement peu regardantes. C’est d’autant plus rageant que d’autres entreprises privées font un excellent travail et que des universitaires et leurs étudiants, à compétence bien supérieure, demanderaient probablement une rétribution moindre pour nouer un partenariat avec un conseil régional.

Laissons de côté le débat et laissons parler les cartes. Elles ne seront pas commentées (pourquoi tirer sur l’ambulance) mais vous pouvez nous retrouver sur les réseaux sociaux pour proposer d’autres mauvaises cartes trouvées au cours de vos pérégrinations sur les internets.

mauvaise-carte-SRADDT-1Une mauvaise carteMauvaise carte

Cliquez pour agrandir. Source des trois cartes : charte du SRADDT Bourgogne, Conseil Régional de Bourgogne, RCT Territoires, mai 2014

L’ensemble du document fourmille d’exemples de « tout ce qu’il ne faut pas faire » ; vous pouvez le télécharger à partir de cette page du site de la région Bourgogne. Je remercie le collègue qui a déniché ce filon.

Je rappelle, pour relever le niveau, cet excellent blog (en anglais) sur les cartes anciennes et récentes, souvent surprenantes voire déconcertantes (et parfois mauvaises, mais critiquées intelligemment !) : Strange Maps.

Les collectivités territoriales à l’heure des réformes

NB : Le sujet étant complexe et l’erreur étant humaine, si vous en être un(e) spécialiste et que vous repérez une erreur ou une imprécision, n’hésitez pas à nous contacter pour nous le faire savoir !

Pendant des décennies, enseigner les collectivités territoriales hexagonales était simple : l’État jacobin concédait des compétences territoriales selon trois échelles allant du local au régional : trente-six mille communes, quatre-vingt-seize départements, et vingt-deux régions. En réalité, les complications ne sont pas nouvelles. Les départements révolutionnaires ont été redécoupés (par exemple, le Rhône et Loire). Certains ont été ajoutés (le Territoire de Belfort…). En 1964, au mépris de la numérotation et au grand dam de nos grands-mères-qui-avaient-appris-leurs-départements, la Seine et la Seine-et-Oise ont été charcutées pour donner naissance aux célèbres 75, 78, 91, 92, 93, 94 et 95. Les régions, créées sous la IVe République, ont donné lieu à des découpages variés avant que la loi Defferre les érigeât en collectivités à part entière en 1982. (On se souvient du référendum sur la décentralisation en 1969, dont le rejet aboutit à la démission de De Gaulle et retarda la réforme.) A la même date, la Corse obtint un statut particulier qui la dota d’une assemblée élue au suffrage universel. Les 22 régions sont aujourd’hui jugées trop petites, pas par rapport à leurs homologues allemands comme on le dit parfois (certains länder sont minuscules) mais par rapport à une moyenne européenne. Il est prévu d’en faire fusionner certaines pour aboutir au chiffre de 13 régions, toujours en métropole.

Il faudrait ajouter à cela les départements d’outre-mer, devenus des régions mono-départementales, mais nous en avons déjà parlé : pour tout savoir sur les RUP, DROM et PTOM, c’est ici.

Les bonnes vieilles communes, trop petites et trop nombreuses (36 000, dans le langage familier, est synonyme de beaucoup), ont été rassemblées en structures intercommunales à partir de 1992. D’abord, il y eut foisonnement et on se rappelle ces syndicats intercommunaux, SIVU et autres SIVOM chargés de transformer les POS (aujourd’hui PLU) en SCOT.* On y mit de l’ordre en 1999 en imposant aux structures intercommunales de se ranger dans trois catégories selon leur taille : à partir de 5 000 habitants pour les communautés de communes, de 50 000 pour les communautés d’agglomération, et au delà de 450 000 pour les communautés urbaines. Pour ne rien simplifier, certains élus locaux proches du pouvoir central obtinrent des dérogations et ainsi Alain Lambert fit de l’agglomération d’Alençon, 54 000 habitants en 2011, une Communauté Urbaine. Les trois types de structures citées plus haut (communautés de communes, d’agglomération, et urbaines) sont des EPCI, des Établissements Publics de Coopération Intercommunale. Contrairement à d’autres structures dont nous ne parlerons pas, ils sont à fiscalité propre, c’est-à-dire qu’ils prélèvent directement les impôts pour financer leurs compétences.

Aujourd’hui, certaines communautés urbaines doivent être transformées en métropoles. Le problème est que certaines communautés d’agglomération, dans un souci de marketing territorial, utilisent déjà le mot « métropole » dans leur nom officiel, comme Saint-Étienne Métropole. Des élèves de sixième interrogés dans cette ville ont ainsi affirmé connaître la définition d’une métropole : c’est « ce qui est écrit sur les poubelles ». Ce serait trop simple si trois métropoles n’avaient pas été dotées d’un statut particulier : Paris, Lyon et Marseille… et d’un statut différent (avec des conséquences différentes) pour chacune de ces trois villes.

En raison de toutes ces complications, il m’a paru utile de mettre en ligne mon kit de survie destiné aux élèves de lycée. Les enseignants, les citoyens et les curieux géographiques y trouveront peut-être aussi des éclaircissements sur une situation dans laquelle on se perd parfois. Rappelons qu’à l’heure actuelle, le projet de réunir les conseillers régionaux et départementaux (ex-généraux) en conseillers territoriaux, émis sous Nicolas Sarkozy, a été abandonné par le gouvernement socialiste. Le département, auquel beaucoup de Français témoignent encore de l’attachement, ne devrait pas (encore) disparaître avec cette réforme.kit-de-survie-collectivites-territorialesJe vous invite à visiter cette page wikipédia sur les circonscriptions de la France, plus complète, et assez bien faite, comme souvent lorsqu’il s’agit d’établir des nomenclatures complexes :

Téléchargez ici le fichier au format PDF : Kit de Survie Collectivités Territoriales

*Cette phrase ne veut pas dire grand-chose. Les POS, plans d’occupation des sols, sont devenus PLU, plans locaux d’urbanisme, et sont une compétence de la commune souvent transférée à l’intercommunalité. (Il s’agit d’établir un zonage, c’est ce document par exemple qui établit les zones inconstructibles, à partir du PPR, plan de prévention des risques). Les SCoT sont des schémas de cohérence territoriale instaurés par la loi SRU pour harmoniser les décisions en matière d’urbanisme à l’échelle intercommunale. C’est cette même loi SRU, dite loi Gayssot et votée en 2000 sous le gouvernement de Lionel Jopsin, qui a introduit le principe des 20% de logements sociaux pour toutes les communes.

Octobre 2014.

 

Inside the Middle East, s’informer autrement sur le Moyen-Orient

Bonjour à tous, bonne rentrée à ceux qui reprennent, bonnes vacances à ceux qui repartent !

Un billet rapide pour évoquer ce journal en ligne réaliser par Sylvain Kahn, célèbre parmi les géographes pour animer une excellente émission sur France Culture intitulée Planète Terre. A écouter, toujours à 14h le mercredi mais désormais pour une heure entière.

Inside the Middle East ne se veut ni exhaustif, ni parfait mais cela reste intéressant pour ce que c’est : le point de vue d’un géographe sur une actualité complexe. Les nouveaux supports permettent aussi de nouvelles façon de s’informer, ce flipboard en est un exemple à mi-chemin entre le journal électronique et la revue de presse.

Accéder au journal en ligne

 

 

 

A touch of sin

Jia Zhang-Ke, 2013 (Chine)

A touch of sin


Le SUICIDE, RÉFLEXE ANIMAL


Comme dans The world (2004) ou 24 City (2009), le genre documentaire ne quitte pas A touch of sin (2013). Les quatre récits qui le constituent s’inspirent de faits divers. Des faits divers suffisamment violents (tufa shijian comme ils sont désignés en Chine) pour avoir marqué les esprits et avoir été largement diffusés sur internet (sur Weibo notamment, l’équivalent chinois de Twitter). Le documentaire est aussi présent dans la façon de filmer la Chine contemporaine : ses paysages, ses mutations, ses populations et leurs migrations.



A_Touch_of_Sin_21


Les quatre histoires se situent dans quatre endroits très différents en Chine. Chaque protagoniste traverse ces territoires en suivant des parcours plus ou moins longs : dans la province houillère du Shanxi (nord-est de la Chine) où le paysage est sec et rocailleux, dans la mégalopole de Chongqing au centre du pays et au bord du Yangzi (San’er y arrive par bateau), dans une ville de la province du Hubei près de Yichang (centre-est du pays), et dans l’immense conurbation de Dongguan, centre manufacturier du Guangdong (près de Hong Kong). Il n’est pas inintéressant ici de se reporter à une carte, aussi synthétique soit-elle, afin de bien saisir les déséquilibres territoriaux en jeu dans cet immense pays. Les migrations se font le plus souvent pour des raisons économiques des provinces continentales vers les métropoles ou mégapoles industrielles orientales (littorale dans le cas de Canton, grand pôle de croissance et premier foyer d’emploi des mingongs, les travailleurs migrants). L’exode rural massif 3 que connaît la Chine depuis la fin du XXe siècle n’intéresse pas les enfants et les vieillards laissés dans les campagnes. Malgré les distances parcourues, au début, les générations en âge de travailler ne rompent pas complètement avec leurs racines puisque, à défaut de fréquents allers-retours, une correspondance est entretenue (d’autant plus avec internet et les smartphones). Et surtout, une partie de l’argent gagné en ville est envoyé aux familles laissées derrière. La rupture n’est donc pas brusque mais un détachement se fait sentir, accentué lorsque le travail absorbe toute l’énergie de l’ouvrier ou bien si celui-ci a du mal à stabiliser sa situation passant d’un logement à un autre, d’un employeur à un autre (dans le film, c’est le garçon qui n’a pas pu envoyer l’argent à sa mère et qui, lors d’une conversation avec elle, tient à distance le téléphone pour ne pas avoir à entendre ses reproches). En outre, Jia Zhang-Ke ne laisse pas croire à une amélioration de ces situations et conclut chaque migration, presque chaque déplacement d’un coup d’arrêt brutal : ce motard qui file sur la route dans les montagnes et qui est arrêté par trois bandits, cet autre motard que le premier ne tardera pas à croiser et qui est arrêté devant un camion renversé, un train à grande vitesse qui entre en collision sur un viaduc avec un convoi de marchandises, un provincial qui vient travailler en ville et qui se suicide.



A_Touch_of_Sin_48


Alors que les liens familiaux et sociaux se distendent, ceux de l’argent en revanche se tirent et se raidissent. Durant tout le film, parallèlement aux quatre destins décrits, le réalisateur met aussi en évidence ce réseau structuré par l’argent qui asservit les plus modestes à une élite patronale et financière, qui asservit la Chine isolée de l’intérieur à celle mondialisée des littoraux ; ainsi, le jeune provincial ouvrier dans une usine possédée par un patron de Taïwan ou les hôtesses en uniforme dans un bordel de luxe fréquenté par la riche clientèle de Hong-Kong. Une des images les plus fortes du film est celle de Xiaoyu fouettée au visage avec une liasse de billets par un client du sauna où elle travaille. A genoux, à chaque claque, elle se retourne pour affronter le regard de ce pauvre type fat et bientôt mort. Le type frappe et frappe encore, ce que faisait plus tôt dans le premier récit un paysan qui battait son cheval épuisé. Mais les tortionnaires sont bloqués à leur tour et finissent par rencontrer toute la violence d’un peuple qui n’est plus capable de se défendre autrement que par un réflexe animal.



A_Touch_of_Sin_30


A l’image, le réseau révélé s’inscrit à différentes échelles sur un territoire donné. Il s’agit d’un réseau à la fois géographique et économique que font d’abord apparaître les paysages et la pluralité des voies de communication, les chemins poussiéreux et les autoroutes urbaines, les ponts et les passerelles jetés par dessus les fleuves et les vallées. Les gens circulent à moto, en bus, en train et même à pied sur ces routes qu’ils ne quittent pas et qui les conduisent souvent dans des zones de correspondance et d’échanges (une gare, une aire d’autoroute, un marché portuaire), en tout cas jamais dans un lieu où longtemps séjourner. Par ailleurs, les infrastructures filmées sont parfois encore à l’état de chantier (un viaduc inachevé, un aéroport en construction) et, se perdant dans la nuit, dans la brume, ou faisant demi-tour sur elles-mêmes, il arrive qu’elles manquent à remplir leur fonction. Les flux sont alors empêchés et les déplacements interrompus. Pourtant, le contexte pousse bien à partir, ce qu’exprime d’ailleurs la mère de Xiaoyu « Si tu restes ici, tu n’auras rien ». Alors quelle solution ? Partir à la ruine ? Rester et se laisser submerger comme la cité de Fengjet (Still life, 2007) ?



sans-titre-2

Ce réseau est aussi invisible, détaché de tout territoire, « hors-sol ». C’est le cas lorsque l’argent circule par mandat des villes aux provinces. De la même manière, et plus étendu encore, avec les écrans nombreux qui en tout lieu connectent tout le monde. Cependant, ces écrans entretiennent moins l’interactivité que la passivité des populations face à la situation. Le réseau devient un instrument de l’État et personne ne prend jamais conscience des intérêts communs, de la nécessité de s’organiser et de réagir. Enfermés dans des bus et des salons, rendus inoffensifs, tous préfèrent en effet somnoler devant ces écrans 4. Du Shanxi au Guangdong, on s’éloigne de la capitale et du pouvoir politique complètement absent. Alors que dans les usines du Sud on retrouve la photo du patron corrompu et de sa femme déjà croisés dans les mines du Nord 5. En définitive, Jia Zhang-Ke procède à la mise en image d’un réseau complexe, au maillage dense, étendu à tout le territoire et le déséquilibrant économiquement et socialement. Un réseau où tous les flux sont régis par l’argent. Le réseau d’une économie viciée sur lequel les personnes circulent seules, contraintes et tiraillées. Celui pernicieux où la violence seule n’est plus interrompue.







Article à lire dans sa version complète sur La Kinopithèque.

Coupe du monde 2014 : la carte des stades

Carte des stades du Brésil - coupe du monde 2014La coupe du monde de 2014 se déroulera cet été au Brésil, au cas où l’information vous aurait échappé. C’est la deuxième fois que le pays reçoit la rencontre, la première avait eu lieu en 1950. La répartition des stades correspond à celle du peuplement et des grandes agglomérations, classique dans les pays issus de la colonisation : la densité est importante près du littoral et faible dans l’hinterland. Les Portugais se sont d’abord installés sur le littoral du Nordeste, où on retrouve les stades de Fortaleza, Natal, Recife, et enfin Salvador où la France affrontera la Suisse le 20 juin prochain. Le centre de gravité démographique du pays s’est ensuite déplacé vers le Sud, notamment avec l’exploitation des ressources minières du Minas Gerais et les débuts d’industrialisation du pays au début du XXe siècle. Les plus grandes métropoles sont ici, et elles sont représentées par l’Arena de São Paulo et le mythique stade de Maracana à Rio de Janeiro. Deux autres stades sont situés dans le Sud. D’une part, celui de Curitiba, ville couramment citée comme modèle de développement durable à l’échelle d’une agglomération, et d’autre part celui de Porto Alegre, cette ville célèbre pour son rôle dans la contestation de la domination économique des pays du Nord, puisque la première édition du Forum Social Mondial s’y est déroulée en 2001. C’est à Porto Alegre que la France sera opposée au Honduras le 15 juin prochain. Avec la construction ex-nihilo d’une nouvelle capitale en 1960, Brasília, et la mise en place d’un front pionnier en Amazonie, la centre de gravité du pays s’est à nouveau déplacé, cette fois vers l’Ouest. L’avenir du Brésil réside dans ces vastes espaces qui font figure de réserve de terres agricoles, mais qui sont aussi l’enjeu d’une double prise de conscience, celle du rôle politique à accorder aux premiers habitants du pays, les Amérindiens, et celle des menaces pesant sur les milieux naturels de la plus vaste forêt équatoriale du monde. Les stades de Brasilia et de Cuiabá sont représentatifs de cette conquête de l’Ouest, ainsi que celui de la grande métropole amazonienne, Manaus.

Le Brésil est classé parmi les pays du « Sud » en vertu d’une ancienne ligne de démarcation économique héritée de la Guerre froide, mais également parmi les pays émergents, voire émergés : 8e puissance mondiale par son PIB (produit intérieur brut), 5e pays du monde par sa population et sa superficie, grande puissance agricole et 1ère puissance mondiale en matière de… football (5 titres à la coupe du monde, pour l’instant). La population brésilienne, 200 millions d’habitants, est caractérisée par de très fortes inégalités économiques et sociales. L’indice de Gini, un chiffre compris entre 0 et 100 qui décrit les inégalités de revenus au sein d’une population, attribue 55 au Brésil (30 pour la France), ce qui en fait l’un des pays les plus inégalitaires au monde. La carte de l’Indice de Développement Humain (IDH) montre très bien ce contraste. (plus frappante à l’échelle des municipes) Cet indice, compris lui aussi entre 0 et 1, mais beaucoup plus connu, évalue, outre les revenus, l’accès d’une population aux services de santé et d’éducation. Ce vaste État fédéral qu’est le Brésil est donc caractérisé par une très grande diversité, en terme de niveau de développement humain comme en terme de milieux. Presque tous les milieux tropicaux y sont représentés, du semi-aride à la forêt équatoriale hyperhumide, en passant par le cerrado, cette savane sèche des plateaux centraux. (Voir aussi cette carte)

Le Brésil, très vieux pays d’un point de vue géologique, armé par un bouclier précambrien datant des origine de la terre (le Précambrien, qui s’étend de 4,5 à 0,5 milliards d’années BP), est également une jeune nation, tant d’un point de vue politique (indépendance en 1822), mais aussi démographique, puisque l’âge médian de ses habitants est de 28 ans, et qu’un quart de la population a moins de 15 ans. Cette jeunesse est porteuse d’avenir, pour peu que le Brésil parvienne à réduire les inégalités sociales qui ont éclaté au grand jour avec les contestations liées au Mondial. En tout cas, elle représente indéniablement un réservoir de futurs grands footballeurs…

Sources : L’Équipe, Banque mondiale, Nations Unies, Atelier de cartographie de Sciences Po.

Dominique Marchais dans les pas des géographes (ruralistes)

Affiche du FilmLa ligne de partage des eaux est un long-métrage documentaire (1h48) réalisé par Dominique Marchais, sorti en salle le 23 avril 2014, et distribué par Les films du losange.

En ces temps de vulgate populiste sur le supposé dysfonctionnement du « mille-feuille territorial », les occasions de redonner du crédit, à ce que l’on préfèrerait appeler « le jeu d’échelle démocratique », sont suffisamment rares pour être notées. En se penchant sur les causes et les conséquences des mutations paysagères sur un bassin versant, appréhendé comme un écosystème, l’enquête géographique de Dominique Marchais apporte avec beaucoup de finesse une nécessaire nuance ondulatoire dans cet océan de contre-vérités territoriales et de tsunami réformiste. Ainsi, dès le titre, l’usage de la métaphore géographique de la ligne de partage des eaux, si elle renvoie à la frontière qui sépare des bassins versants, apparait aussi comme une ligne politique reliant des individus et des groupes qui ont quelque chose en partage.


LA LIGNE DE PARTAGE DES EAUX – Bande-annonce VF par CoteCine

Une géographie totale au fil de l’eau

Le bassin versant décrit par Dominique Marchais draine en effet avec lui tout ce qui fait l’intérêt géographique, politique, sociologique et historique des études rurales contemporaines. Certes le film ne peut prétendre embrasser toutes ces problématiques, mais il a l’immense intérêt d’en faire un objet avec ses propres logiques – trop souvent traité sous le prisme d’une généralisation de l’urbain -, sans le déconnecter d’un contexte général – face aux nombreux récits d’utopies locales auto-réalisatrices -. En effet, s’il s’arrête sur des éléments situés qui servent traditionnellement à distinguer les territoires (paysage agricole, promotion immobilière et urbanisme, tourisme patrimonial, milieux naturels, marketing et développement économique), le film s’avère être un formidable incubateur de liens, de rencontres, et de connexions entre les espaces. Des liens fragmentés, mais rassemblés autour de ce qu’ils produisent comme relation «au pays », et aussi par la manière dont ils fragilisent de façon concomitante un écosystème global, où la campagne ne se pense pas indépendamment de la ville.

De la continuité des milieux, à la place du rural dans un monde urbain

Prairie et Usine - Image tirée du filmLa description de nombreux continuums entre différentes situations spatiales permet de battre en brèche l’idée d’une discontinuité apparente des milieux : tout est ici question de déplacement ; avec en premier lieu ces rivières barrées mais toujours reliées par la même urgence environnementale ; mais aussi avec ces routes sans relief, talutées et bordées de panneaux ; avec l’uniformisation de ces vestiges érigés un peu partout en patrimoine ; avec ces réseaux d’infrastructures entre un ici et un ailleurs ; avec ce désir pavillonnaire généralisé des franges urbaines jusqu’au petit bourg rural… Ces lignes, ces voies, ces réseaux, ces désirs, relient l’aménagement de l’espace à une problématique commune : comment agir ? Pour y répondre, les images de fond s’effacent alors progressivement au profit des personnages qui s’activent au premier plan. Qui ? Nous !…, semble répondre le cinéaste. En étant proche des gens – la caméra suscitant alors une étrange envie d’intervenir dans la discussion – cela permet au spectateur d’assister à des réunions publiques, des discussions de comptoir à bord d’une barque, des conseils communautaires, des voyages en voiture, des réunions en plein champ, des fêtes au coin d’un feu…, sans jamais perdre de vue l’ensemble des intérêts contradictoires qui se font face. En gardant cette tension permanente entre l’espace et les individus, Dominique Marchais déconstruit cette illusion localiste de la mémoire des lieux (à la Depardon), pour mieux produire un formidable inventaire de ce qui anime et traverse les territoires ruraux aujourd’hui. Se faisant, en mettant de côté le discours nostalgique sur la campagne, le cinéaste montre un rural qui n’est pas opposé à l’urbain, sans pour autant en faire un sous-espace : il y a continuité et dialogue entre les espaces, pour peu que l’on s’attarde à en décrire les spécificités géographiques et à en reconnaitre les dynamiques humaines qui leur sont propres.

Une mosaïque de spatialités partagées

Affiche Film Temps des GrâcesDéjà à l’époque du Temps des grâces en 2009, son premier long-métrage sur l’impact sur les paysages de la transformation du monde agricole durant la période des trente glorieuses, Dominique Marchais avait marqué mon esprit avec ses longs plan-séquence qui permettaient de lire la complexité des espaces ruraux contemporains par la juxtaposition de ses paysages fonctionnels. Mais paradoxalement, s’il se veut plus « géographique », ce second volet du diptyque construit par le cinéaste perd un peu de sa puissance narrative par la lecture de l’espace, mais gagne en complexité d’analyse grâce à une approche, non plus centrée sur l’espace-paysage, mais plutôt sur les spatialités des individus. En ce sens, l’image du puzzle manipulé par des mains d’enfant qui ouvre le film invite certes dans un premier temps à embrasser la diversité des espaces ruraux par la juxtaposition de ses paysages ; mais l’on comprend vite que ce n’est pas un tableau figé et immuable : il est vieilli par le temps, incomplet, en mouvement…, et surtout, il est indissociable de celui qui l’utilise. Ainsi prends corps l’objet du film : l’espace est celui que les individus s’approprient, il est partagé, en tension, en mouvement. Car même si les références à l’ordre de la géographie physique et le recours à la notion de milieu se font récurrentes, le primat géographique du film s’affirme finalement plus dans sa dimension humaine et sociale.

Une écologie du compromis

Discussion barque - Image tirée du filmEn s’attardant sur la parole – celle des futurs habitants d’un éco-quartier comme celle du représentant du préfet, dont chacune trouve sa part de légitimité – le cinéaste dévoile en effet une ruralité en train de se faire, souvent dans le conflit, mais jamais sans compromis. Et en montrant dans son film que la politique ce n’est pas seulement prendre des décisions, mais que c’est aussi comment et à qui on parle, Dominique Marchais offre un formidable démenti à ceux qui ne voient le rural que par la lorgnette de ses images d’Épinal, ombre portée des fantasmes urbains sur les campagnes. Car derrière les risques d’uniformisation, les espaces ruraux vivent et se débattent pour faire valoir leur originalité dans les nombreux méandres des compromis entre environnement et développement. Certes la démarche du cinéaste peut paraître militante, et son apparente proximité avec les thématiques écologiques peut laisser craindre à quelques échappées sauvages moralisatrices. Mais il ne se pose jamais en donneur de leçon, car ici rien n’est simple et tout se discute. La Ligne de partage des eaux ne devient pas un argumentaire pédagogique fermé, mais demeure un film assez ouvert avec de nombreuses questions en suspens ; à l’image de la vie collective en somme. Gagnant en complexité, la valeur pédagogique du film en est paradoxalement que plus forte, car il agit comme un révélateur de l’urgence à mettre l’objet à distance, pour comprendre la place de l’autre, croiser les savoirs et dégager un espace commun, co-habité. Cette réflexivité permanente, antithèse d’un militantisme radical, ouvre la voie à une écologie politique du compromis, sur un terrain où l’écologie de combat, catastrophiste et misérabiliste, occupe trop souvent l’espace médiatique.

Éloge de la complexité

Réunion urbanisme - Image tirée du filmCar rien n’est simple, et la manière dont la caméra s’attarde sur ces visages qui voient s’envoler leurs certitudes en offre la plus grande démonstration. D’ailleurs, le contre-pied vient souvent de là où on ne l’attend pas. Un agriculteur fier d’entretenir le paysage bocager se fait gentiment policer pour avoir dégradé la biodiversité sans le savoir. Un représentant de l’État voit sa directive de réhabilitation des cours d’eau attaquée par un écologiste. Un paysagiste convaincu de la qualité urbanistique de son projet est contesté par le souhait de certains futurs résidents de renforcer la performance énergétique. Une discussion sur une barque entre amis pleins de certitude tourne finalement en rond. Un conseil municipal est saisi un plein déni de cohérence territoriale. Un élu urbain prit en flagrant délit de marketing territorial fait exploser en plein vol son discours HQE. La célébration de la reconquête d’une bonne terre agricole sur des terrains naturels se fait face à une gigantesque usine… Si le constat peut apparaitre cynique, il est au contraire plein d’espoir en la modernité, en ce qu’elle porte de pratiques novatrices et de capacité à faire dans le débat. Ici point de victoire ni de défaite, c’est l’Homme, dans sa capacité à être un acteur de la vie sur terre qui en sort grandi.

Pour une géographie d’ombre et de lumière du territoire

Moule perlière - Image tirée du filmMais au-delà du film en lui-même, et de son contenu, c’est la démarche qui interpelle ; car si on retrouve là tout ce qu’on aime à lire de la géographie rurale contemporaine (des paysages en mutation, des individus en action et des conflits d’usage, des tensions entre modernité et patrimoine, des liens ville-campagne, des pratiques ancrées et des mobilités…), c’est surtout par le jeu d’échelle que se construit le discours du cinéaste. Se faisant, il montre que la gouvernance territoriale n’est pas un problème d’échelon, mais plutôt d’articulation des échelles de l’ « habiter », afin de construire les conditions d’une co-habitation réussie ; et dans cet esprit,  le rural, espace traversé, s’affirme comme un laboratoire démocratique et institutionnel passionnant. Avec ces aller-retour au fil de l’eau entre la source et l’embouchure sans jamais décider du sens du courant, Dominique Marchais prend ainsi le temps de s’arrêter et de filer, de partir et de revenir, d’écouter et de laisser parler, de voir et de montrer. Tout est là pour susciter le désir de comprendre ; car à l’image de cette moule perlière qu’il faut chercher patiemment au fond d’un ruisseau à l’ombre d’un arbre centenaire, il faut fureter, remonter et descende le cours des responsabilités partagées pour décrire l’hydrographie complexe de l’aménagement du territoire et de son jeu d’acteur. La vérité est là, elle clapote, calmement, au fil de l’eau… Et le message est salutaire à cette époque où les poncifs territoriaux contribuent à minorer notre responsabilité collective sur ce bien commun nommé territoire.

Pierre-Marie Georges, le 25 avril 2014