Création du Prix du Livre de Géographie des lycéens et étudiants de CPGE

En 2020 a été créé le Prix lycéen du Livre d’Histoire, magnifique initiative qui a largement inspiré la création du Prix du Livre de Géographie des lycéens et étudiants de CPGE (Classes Préparatoires aux Grandes Écoles). Pour le Prix du Livre de Géographie des lycéens et étudiants de CPGE,un comité de sélection composé à parité d’enseignants dans le Secondaire, en CPGE et à l’Université, choisit les ouvrages en compétition.

Qui peut participer, et comment ?

Les lycéens et étudiants volontaires, encadrés par des enseignants-relais de l’évènement, envoient un texte collectif, argumenté, faisant office de vote.

Le comité décompte les votes et désigne l’auteur lauréat.

Les textes des lycéens et étudiants participants seront également évalués (qualité et construction de l’argumentation, profondeur de la réflexion, lien entre l’ouvrage et la géographie, expression, orthographe, syntaxe, …). Les meilleurs textes seront publiés dans les revues et sur les sites des associations qui soutiennent le prix (Historiens & Géographes, Géoconfluences, CNFG).

Le prix sera remis lors du Festival International de Géographie de Saint-Dié, en octobre 2021.

Pourquoi ce prix ?

Le but de ce prix est de faire découvrir et aimer la géographie à des lycéens et des étudiants, de leur faire lire des ouvrages montrant la diversité des écrits géographiques, des terrains de recherche, des formes littéraires et scientifiques associées ; de les initier à la recherche scientifique, tout en créant des partenariats entre lycées et CPGE.

Il s’agit également de contribuer à donner une visibilité aux publications géographiques sur la scène éditoriale française.

Pour les lycéens, participer à ce prix peut être une opportunité pour approfondir l’enseignement de spécialité et consolider leurs connaissances en géographie, tout en préparant – peut-être ! – une orientation dans cette voie. La participation à un tel projet peut être une plus-value dans la préparation du Grand Oral, peut faire l’objet d’une mise en valeur dans le parcours des élèves, le livret scolaire, les vœux sur Parcoursup également.

Pour les étudiants, participer à ce prix sera l’occasion de découvrir un peu plus la géographie, de s’imprégner des recherches actuelles, de découvrir des espaces différents, des problématiques venant compléter l’enseignement de la géographie en CPGE, et peut-être, là encore, de confirmer des souhaits d’orientation.

Dans les deux cas, il s’agit de découvrir une discipline particulièrement riche et passionnante, de façon ludique, mais avec une approche rigoureuse et scientifique, avec comme objectif enthousiasmant d’être publié dans des revues à comité de lecture.

Et les étudiants en université ?

Le comité de sélection pourra élargir ultérieurement le Prix aux étudiants en Licence de Géographie.

Calendrier.

– Début octobre 2020 : sélection des ouvrages, annonce de la sélection sur les sites partenaires.

– Inscription des participants au plus tard le 31 octobre 2020.

– Lecture des ouvrages et rédaction des textes entre novembre et mai 2021.

– Recueil des votes et avis rédigés le 30 mai 2021 dernier délai.

– Traitement des votes et avis en juin 2020, annonce des résultats à la fin du mois.

– Remise du prix lors du FIG 2021 (octobre).

Partenaires.

L’organisation de ce prix bénéficie du soutien du Festival International de Géographie de Saint-Dié-des-Vosges, de l’Inspection Générale d’Histoire et de Géographie, de l’Association des Professeurs de Géographie en Classes Préparatoires aux Grandes Écoles (AP-Géo), de l’Association des Professeurs d’Histoire et de Géographie (APHG), de l’Association de Développement du Festival International de Géographie de Saint-Dié-des-Vosges (ADFIG), du Comité National Français de Géographie (CNFG), de Géoconfluences, de Géopgraphies en mouvement, de la Géothèque, du Printemps des Cartes de Montmorillon et de la Société de Géographie.

Pour le comité de sélection, Maie Gérardot, professeur de géographie en CPGE au Lycée Georges de la Tour, Metz.

Des géants et des briques : le monde à l’envers de la république libre d’Outremeuse. (Nausica Zaballos*)

Depuis une dizaine d’années, je parcours la Wallonie et les Flandres afin d’immortaliser des bâtiments en briques. Certains sont en ruines, d’autres, pimpants ou patinés par le temps. Ils peuvent abriter demeures privées, usines, musées ou volumes vides. Vestiges d’un passé ouvrier, les briques belges, dorées par le soleil estival, se parent de couleurs chatoyantes et mordorées. Elles me transportent dans un royaume magique peuplé de géants, de sorcières, d’hommes feuilles, et de diablotins…

En Wallonie, le temps de la fête abolit les frontières temporelles et géographiques. A Liège, le 15 août, des mineurs ouvrent la marche tandis que les soldats napoléoniens accompagnent Charlemagne et Marianne. Le patrimoine littéraire est aussi à l’honneur. L’impassible et débonnaire commissaire Maigret, sa légendaire pipe à la main, flâne du côté de l’église Saint-Pholien, chère à Simenon.[1] Dix jours plus tard, pour la Ducasse, un aigle bicéphale tournoiera sur la grande place d’Ath, ne sachant plus s’il est autrichien ou espagnol.[2]


Macrale, Liège, 15 août
La montgane de Bueren, gigantesque escalier de 374 marches, Liège.
Géant Maigret près de l’église Saint Pholien, Outremeuse.

A notre arrivée à Liège, au petit matin du 13 août, le quartier natal du grand Georges semble endormi, voire vidé de ses habitants. Mais qu’on ne s’y méprenne pas. Certains liégeois ont peut-être quitté leur domicile pour un lieu de villégiature estival mais plus de 200 000 personnes vont bientôt confluer en Outremeuse où se concentrent bars et scènes en plein air. Pour se rendre sur l’île naturelle formée par la Meuse, il faut traverser l’un des ponts de la cité ardente. Passée cette frontière naturelle, le quidam est sous la protection de la Vierge Noire, de sortie le 15 août.

Potale, rue des écoliers, Liège.
A Liège, Outremeuse.

Chaque été, de l’autre côté du fleuve, on réaffirme sa dévotion à la Vierge Noire qui ne craint pas la concurrence malgré la présence d’une quarantaine de potales. Ces petites niches jalonnent le dédale de ruelles et impasses d’Outremeuse : elles abritent un Saint ou une Sainte protecteurs.[1] Elles font partie du quotidien des habitants de ce faubourg populaire et, à part un-e petit-e plaisantin-e qui osa, sacrilège, décapiter il y a quelques années la Vierge du Boulevard Saucy, tout le monde veille à les entretenir et à les fleurir deux jours avant le 15 août.

Mais l’Outremeuse n’est pas qu’un quartier où la dévotion mariale s’exprime avec ferveur. C’est aussi paradoxalement au cœur du Royaume belge, une République libre ! En face du café Le Petit Bougnat, à côté d’une Marie à l’enfant Jésus, nous lisons la plaque qui rappelle qu’à l’instar des artistes montmartrois qui se constituèrent en République libre de Montmartre un soir d’hiver morose de 1920, les habitants d’Outremeuse décidèrent de mettre un terme à leur allégeance au couple royal et de faire la même chose en 1927, date du premier jumelage entre Montmartre et l’île liégeoise.

Vers midi, on s’active à la préparation de la célébration du jour : la saint Måcrâwe, en l’honneur d’un drôle de bougre du folklore local, Tchantchès, un personnage de marionnette mi saint mi démon. Pour s’armer de force avant les processions, on descend non pas du vin ou de la bière, mais une eau de vie aromatisée aux baies de genévrier, le pékèt, élixir liégeois par excellence. Ça tombe bien, il paraît que dès sa naissance, Tchantchès en réclamait. Devenu adulte il arbore le nez rouge de ceux qui ont toujours soif.[2]


[1] Karin Depicker, Mikhaël de Thyse, Yves Hanosset et Christina Marchi, Petit patrimoine sacré : Potale, borne-potale, réposoir, croix et calvaire, Éditions du Perron, coll. « Héritage de Wallonie », 1991.

[2] Maurice Piron, Histoire d’un type populaire. Tchantchès et son évolution dans la tradition liégeoise, Bruxelles, Palais des académies 1950.

Géant Tchantchès.

Avant de regagner l’hôtel pour une sieste salutaire, nous errons à la recherche d’un lieu où se sustenter, ventre vide crie famine ! Nous tombons sur une enseigne au drôle de nom : le Chat qui pète ! C’est l’une des rares friteries ouvertes et il faut faire la queue. Nous ne regrettons pas d’avoir attendu. La frite n’est pas un commerce, c’est un art. Le « blanc de bœuf » ou graisse de bœuf rend la pomme de terre moelleuse. Mais pour que la frite soit réussie, il faut qu’elle reste croustillante sous la dent. Les friteries dignes de ce nom pratiquent ainsi la double cuisson.

Au Chat qui pète, on déguste les patates les plus élégantes de la profession : aériennes, savoureuses et fondantes en bouche, et comble de bonheur, super croquantes ! La friterie est pleine à craquer, on y sert aussi des fricandelles (saucisses panées) et des mitraillettes (demi-baguettes garnies de viandes et de frites). La quantité de sauces disponibles donne le tournis ! Durant cette fête, nous allons vraiment de liste en liste. Pour les pékèts, nous avions la possibilité de goûter au vieux liégeois, au zimzim zoin, au cuberdon, au sang du dragon, à la violette, au vieux système… Ici, les traditionnelles ketchup, mayonnaise et moutarde côtoient les sauces curry, Dallas, Hawaï, mammouth, andalouse… Si en France, la frite, servie en accompagnement, est généralement synonyme de cuisine de brasserie, ou réservée aux menus pour enfants, en Belgique, elle est un met à part entière, et bon nombre de clients attablés au Chat qui Pète consomment un unique cornet de frite en guise de déjeuner.

A 14h30, on s’arrête au musée Tchantchès pour admirer les spectacles de marionnettes. Transmuées par une mystérieuse opération en géants le 15 août, elles deviendront les vedettes du défilé. A 18h, parents et enfants se pressent place Delcour. Endroit stratégique car situé près de la rue Pitteurs et la rue Saint Jean d’Outremeuse, on s’y rassemble entre deux ateliers. Rue Pitteurs, l’école de coiffure éponyme propose des séances de maquillage. C’est la journée des familles : ça tombe bien, l’orchestre La musique à Papa entraîne petits et grands dans une farandole endiablée. Dans le soleil qui darde ses derniers rayons sur les fresques de l’académie Pitteurs et les maisons aux murs pastel, le quartier prend des teintes méditerranéennes. D’ailleurs les enfants ont fini de confectionner leurs lanternes vénitiennes.

Près de la rue Pitteurs.

Près de la rue Pitteurs. © Nausica Zaballos

Tout à coup, un petit garçon au visage noirci, juché sur un âne, fait son apparition. Il se fraie un chemin entre les personnalités de la Commune libre de Roture, créée en 1979. Le Mayeur, la clef de la commune autour du cou, et ses échevins ont fière allure. Mais tous les regards convergent vers ce petit bonhomme au chapeau noir et aux joues tâchées de suie. La région liégeoise est une terre de terrils mais ce n’est pas en Outremeuse qu’il faut chercher des traces de ce passé minier. Les familles de mineurs habitaient traditionnellement le quartier de Sainte Marguerite, de l’autre côté du fleuve, tout à l’ouest. Chaque année, jusqu’à la fin du XIXe siècle, ils fêtaient saint Måcrâwe, patron des enfants chétifs, en paradant un jeune mineur au visage noirci avec du bouchon brûlé sur une chaise à porteur.[1]

En Outremeuse, on a récupéré et recyclé cette tradition, peut-être parce que Tchantchès est décrit comme un enfant au visage déformé. On raconte que le jour de son baptême, il reçut tellement de coups de baptistère sur le nez que celui-ci s’allongea. Quelques années plus tard, il avala un fer à cheval qui lui resta coincé dans le gosier. Victime de quolibets, il osa braver la foule une veille de l’assomption en endossant les vêtements de saint Måcrâwe. Le visage noirci et porté en triomphe, il surmonta toutes ses appréhensions pour devenir l’une des figures d’Outremeuse les plus respectées.


[1] Joseph Dejardin, Dictionnaire des spots et proverbes wallons, F. Renard Editeur, LIÈGE : 1863.

Enfant de saint Macrawe.

Les habitants de la République d’Outremeuse sont réputés pour leur ouverture d’esprit. Ils préfèrent les unions d’amour aux mariages religieux. Le soir du 13 août, après la procession des enfants en l’honneur de saint Måcrâwe, les couples en union libre, amants et maîtresses, qu’ils soient hétérosexuels, gays, lesbiennes ou trans, sont invités à prononcer ou renouveler des vœux. Sur l’estrade, duos et parfois même trios se succèdent, certains vêtus de vêtements et coiffes extravagants dans une parodie outrancière de l’institution matrimoniale.

Nous n’avons pas très bien compris les différents régimes nuptiaux en vigueur en Outremeuse. En sus du mariage, valable un an sur les terres de la Commune libre de Roture, il existe aussi la possibilité de « s’applaquer » ou de se mettre « à la colle. » Avant d’apposer leurs noms sur le registre des nouveaux mariés, les amoureux s’acquittent d’une taxe. Ils écoutent ensuite l’échevin lire leurs droits et devoirs, aussi farfelus qu’irrévérencieux, mais dont les unions qui battent de l’aile pourraient s’inspirer pour retrouver un peu de joie de vivre. Il est donc rappelé qu’il faut « s’offrir au moins quatre fois par an du pékèt », sans oublier des bouquettes, ces crêpes de sarrasin servies avec du sirop de Liège. Vers 22h, les derniers mariés quittent le podium : la foule se disperse en direction de stands qui ont pris les teintes multicolores des pékèts.

Pékèts.

Mais, l’Eglise veille au grain et ne rate pas une opportunité de rappeler à ses brebis égarées que le véritable bonheur réside dans l’amour du Christ. L’alcool rendrait heureux… un certain temps seulement. « Vous qui avez soif » : une banderole accrochée à l’un des murs de l’église Saint Nicolas invite les fêtards à assister à la bénédiction des fiancés. Le 15 août, ils recevront en partage les petits pains bénis récoltés par les scouts chez les boulangers du quartier.

Le matin du 15, les confréries se rassemblent sur les différentes places d’Outremeuse. On continue de se désaltérer le gosier, et même si la nuit fut courte pour beaucoup, on se masse déjà dans les rues, dans l’attente du départ de la Vierge Noire du 16e siècle. Elle sortira de l’église Saint Nicolas, portée par 6 scouts à 10 heures précises. J’observe, amusée, les faux évêques de la confrérie de Tchantchès descendre des litres de bière. Difficile de les distinguer des vrais évêques venus de toute la Wallonie concélébrer la messe en wallon à la fin de la procession. Le carnaval cloue le bec aux puissants, permet aux fous d’être écoutés. Les figures d’autorité sont moquées et les humbles troquent leurs oripeaux pour revêtir, le temps compté d’un monde à l’envers, les parures des plus riches.

Un roulement de tambour nous annonce que le cortège est sur le point de s’élancer. Les soldats napoléoniens ouvrent la marche, le visage grave. Les hommes, le torse bombé, ont fière allure. Les plus gradés portent le bicorne, et on reconnaît les grognards à leur haute coiffe en poil d’ours noir.

Confréries de soldats napoléoniens.

Une femme ferme l’escorte militaire. Y avait-il des soldates à la bataille de Waterloo ? à moins qu’elle ne représente une cantinière… Difficile au premier coup d’œil d’identifier les étranges zouaves costumés qui la suivent : un jeune homme arbore un chapeau en forme de tête de lion, un autre, flanqué d’une épée, porte une couronne sertie de bijoux de pacotille. Ils sont tous chaussés de bottes argentées ou dorées qui semblent sorties d’une collection Jean-Paul Gaultier. Un autre point commun est leur pendentif en forme de chope, ce sont probablement des membres de la confrérie Tchantchès. Je reconnais d’ailleurs parmi eux le faux évêque qui s’envoyait plusieurs bières de bon matin. Il affiche désormais la mine solennelle de rigueur.

Le patchwork de costumes colorés du défilé est à l’image de la mosaïque de cultures qui habitent l’Outremeuse. Ici, l’esprit de clocher se nourrit de l’attachement aux anciens corps de métiers : les tanneurs à Saint Pholien et les tisserands à Saint Nicolas. A quelques mètres des porteuses du Saint Nicolas de la paroisse du même nom, les Marcatchous, foulard rouge au cou, caquette noir en satin, marchent en sautillant, l’air guilleret. Cette confrérie a été créée au cœur de la Commune Libre de Saint-Pholien-de-Prés en l’honneur de Jean Quintin, un pêcheur à la ligne, surnommé Marcatchou que Sarah Bernhardt avait souhaité rencontrer lors de son passage à Liège en juillet 1880.[1]

Soudain, portée par les scouts, la voilà, la Vierge Noire, prétexte à faire ripailles pendant 4 jours. Le moment est venu de la vénérer et peut-être nous accordera-t-elle bonnes grâces et santé. Le temps de la messe wallonne, on délaisse les stands de pékèts, bouquettes et boulets (boulettes de bœuf typiquement liégeoises) alentours. Les évêques arrivés en renfort ne sont pas de trop et je suis impressionnée par la foule compacte qui avance en rangs serrés pour communier. Invités montmartrois, grands-mères endimanchées, clochards célestes, étudiants hype ayant fait le déplacement pour s’encanailler, touristes néerlandais… Même si elles retiennent un caractère profondément wallon, les fêtes d’Outremeuse brassent des personnes qui ne se seraient jamais rencontrées ailleurs.


[1] André Secrétin, Si les marcatchous m’étaient contés, Liège : Editions Dricot, 2003.

Vierge Noire.

L’après-midi, ils sont tous là pour le grand défilé des géants. Les soldats napoléoniens précèdent les orchestres aux tuniques hippy qui entonnent « Let the sunshine. » Princes et princesses en costume d’apparat avancent au petit trot. Derrière eux, des pères, mères et enfants portant un casque de mineur. Les gamins du défilé de la saint-Måcrâwesont rejoints par d’autres groupes que l’on n’arrive pas tous à identifier. Les amateurs de rugby paradent avec fierté leur géant. Des arrêts sont organisés tout le long du chemin : il faut parfois deux à trois hommes pour transporter un géant : Un type à côté de moi m’apprend que Charlemagne mesure 4m15 pour 80kg. Les pauses rafraichissements sont donc salutaires.

Tchantchès et sa compagne Nanesse ouvrent la marche.

L’ambiance devient électrique quand les sorcières de la confrérie des Macrales se mettent à poursuivre d’innocentes spectatrices pour les asperger de farine avec leur pompe en forme de pénis.

Macrales.

En Outremeuse, sacrilège et sacré sont les revers d’une même médaille. On exorcise ses peurs en se frottant aux sorcières. On devient quelqu’un d’autre pour exprimer sa violence, sa malice… Le cortège est bientôt fini, il sera bientôt l’heure d’aller chercher les petits pains bénis. Mais, soudain, le sentiment de joie ressenti depuis près de trois jours de célébrations fait place au malaise, un véritable malaise, pas juste la crainte d’être recouverte de farine. Un homme grimé et costumé en chef africain trône sur un ultime char. Peau de léopard, coiffure afro et black face, rien ne manque à l’ignoble caricature… si, peut-être une pose de sauvage. Il est entouré de femmes et d’enfants, eux aussi déguisés en africains. Peut-on se déguiser en « noirs » comme on le fait en sorcière, évêque ou pirate ? Et si ce char n’est que l’expression, comme nous l’entendrons plus tard dans la soirée, de la multiethnicité des habitants d’Outremeuse, pourquoi alors aucun belge issu de l’immigration ne défile avec des éléments vestimentaires ou de décor qu’il aurait lui-même choisis ? Pourquoi revient-il à un blanc de mettre en scène le fantasme d’une « race africaine » comme au temps des minstrels nord-américains ? L’homme noir y était dépeint « au mieux » tel un bon sauvage un peu arriéré mais inoffensif, au pire, tel une dangereuse bête féroce enchaînée.

Je ne souhaite pas que la fête, et l’immense générosité des confréries, soient ternies par cet ultime bégaiement de l’histoire. Après tout, peut-être est-ce le moyen trouvé par certains belges pour exorciser leur passé colonial ? La ville garde les traces de l’empire belge : certaines façades d’édifices en piteux état, mais autrefois cossus, arborent encore des colosses noirs aux lèvres lippues et au nez épaté.

Liège, 40 rue Léopold.

La résurgence d’un black face au milieu d’un défilé caractérisé par de nombreux mash-up ou collages (le géant Mario Li houyeû, effigie d’un mineur italien avance aux côtés du géant représentant le Prince-Evêque Notger) n’est-il pas la preuve que le passé, tant qu’il n’est pas digéré, ne cesse de nous hanter ? Au moment de quitter Liège, je repense aux différentes célébrations de la république d’Outremeuse, et je reste persuadée que les joyeux lurons des différentes communes libres, comme d’autres Belges, peut-être aidés d’associations telle les Bruxelles Panthères qui militent contre les discriminations raciales, sauront réfléchir ensemble pour que la fête, tout en faisant mémoire du passé, soit encore plus belle pour les générations futures.

Géant Mineur aux côtés du géant Charlemagne.

[1] Voir Georges Simenon, Le Pendu de Saint-Pholien, Fayard, 1931.

[2] Jean Pierre Ducastelle, Laurent Dubuisson, La Ducasse d’Ath, passé & présent, La Maison des Géants, Ath, 2014.

*Actuellement professeur d’anglais à Paris, Nausica Zaballos a publié deux ouvrages sous forme de carnets de route. Le premier, Mythes et Gastronomie de l’ouest américain, a été publié aux éditions Le Square en 2014. Le deuxième, Contes navajos du grand-père Benally (Goater, 2017), est une balade contée dans la réserve navajo à destination des adolescents. Elle a par ailleurs soutenu une thèse sur les Navajos à l’université Paris IV Sorbonne en 2007.

La sortie de la Géothèque 2020: le Beaujolais vert et doré !

Ce 4 juillet, de bon matin, les géothécaires du jour (Hélène, Pierre, Mathieu, Roland, Léa, Louise, Mathias, Guillaume, Camille et Stephan) se sont retrouvés au château de Châtillon d’Azergues pour découvrir ce village des « Pierres dorées », une zone du Beaujolais caractéristique de par son bâti en « calcaire à entroques » teinté par des oxydes de fer, lui donnant un magnifique aspect brillant orangé.

Clocher et château médiévaux de Chatillon d’Azergues

Autre caractéristique de ces villages : situés entre 30 min et 1h de Lyon ils subissent une pression foncière conséquente et un peuplement par les CSP+ qui viennent y chercher luxe, calme et volupté proches de la métropole, avec des aménités rurales manifestes.

Un lotissement de type Gated Communities à standard élevé à Chatillon d’Azergues
Un village dynamique et le marché du samedi matin

Un tour dans les ruelles et au marché nous permet d’observer l’ancien pressoir banal et les sculptures de raisin sur certaines façades attestant de l’activité viticole ancienne de la région. Une fois les emplettes réalisées notamment auprès d’un chevrier local, direction les carrières de Glay dont provenaient une partie de ces fameuses Pierres Dorées.

Paysage viticole sur la route entre Châtillon et Glay
Vue du village de Châtillon d’Azergues au milieu des bois et des vignes de ce « Beaujolais Doré »

Arrivés aux carrières de Glay (aussi appelées carrières d’Oncin) nos compères profitent d’une petite lecture du paysage donnant sur les vallées du Soanan et de l’Azergue.

Puis nous empruntons le circuit géologique du Geopark mis en place par la communauté de communes pour valoriser le patrimoine de ce lieu au passé industriel et au présent riche en biodiversité.

Nous y rencontrons une bénévole qui fait partie de l’association Les Carrières de Glay qui nous explique toute l’histoire du lieu et de sa valorisation par la réhabilitation des savoir-faire locaux des piérieurs ayant exercés pendant cinq siècles (du XVè au XXè) jusqu’à la concurrence du ciment. L’arrivée du phylloxéra en chasse aussi beaucoup de la région où ils cultivaient également la vigne. Le site accueille aujourd’hui de rares espèces de chauve-souris et d’orchidées et l’association y mène de nombreuses activités de valorisation et d’animation.

Nous repartons ensuite pour réaliser une lecture de paysage depuis le hameau du Nové sur la commune de Saint Loup qui surplombe l’A89. On y voit bien l’autoroute, les exploitations d’arboriculture (certaines avec bâches anti-grêle), les prés, les immeubles de Pontcharra, la vallée de Turbine, les vignes et l’élevage, ainsi que la pression pavillonnaire liée à Tarare.

Lecture de paysage à Saint Loup

Direction ensuite le Beaujolais vert, on change de paysage au Col des Sauvages à Amplepuis : plus aucune pierre dorée ni de vignes mais de la forêt de résineux et de l’élevage. Nous déjeunons au Lac des sapins, un lac créé en 1979 pour développer le « tourisme vert » justement dans la région. Ce jour là c’est un pari qui nous semble être un franc succès étant donné la fréquentation des berges et des embarcations sur le lac !

Nous découvrons ensuite le Quartier Métisseur, un tiers-lieu associatif à Lamure-sur-Azergues, créé en 2016 par des habitants soucieux de recréer du lien social et d’offrir des possibilités d’installation à des artisans.

Nous ne sommes pas là par hasard…. Il y a un salon des vins nature et une bénévole nous fait visiter tout le lieu et notamment la toute nouvelle brasserie (les bons produits ne restent jamais loin d’un.e bon.ne géothécaire 😉 )

Nous rentrons ensuite chacun.e dans nos pénates, pleins de ces nouvelles observations et moments passés ensemble pour épanouir et cultiver toujours plus notre curiosité géographique !

Projection rencontre : la France à travers ses “panneaux marrons” autoroutiers, et le regard du réalisateur géophile Seb Coupy

Le vendredi 3 avril 2020, dans le cadre de la Nuit de la Géo confinée, la Géothèque avait programmé une projection-rencontre virtuelle autour du film L’image qu’on s’en fait avec son réalisateur Seb Coupy. Il a accepté de répondre aux questions des géothécaires et de se prêter au jeu, difficile, de l’intervention à distance, merci à lui. Voici ici quelques unes des questions-réponses de cette soirée.

Pouvez-vous nous dire ce qui vous a donné envie de faire ce documentaire ? Quelle est la genèse du film ?

Ces panneaux-là je les ai dans la tête depuis mon enfance, on voit passer ces panneaux, ça crée des jalons, comme une sorte de petite borne. Je me suis toujours dit qu’un jour je ferais quelque chose là-dessus. Quand on est de quelque part, tout le monde a un panneau en tête. Les gens connaissent un panneau près de chez eux. D’abord, ça amène à réfléchir sur ces images de la France. C’était avant les élections présidentielles de 2017, qui annonçaient peut-être une arrivée de l’extrême-droite, donc j’avais des questionnements autour de ce que ça veut dire d’être de quelque part, de se sentir de quelque part… Ces images-là nous emmènent vers des questions d’identité.

Il a fallu trouver des panneaux qui ne se répètent pas. Il y a plusieurs types de panneaux : architecture, gastronomie, paysages… Je ne voulais pas faire plusieurs fois le même type de panneau. Il n’existe pas de catalogue/base de données répertoriant ces panneaux touristiques autoroutiers, donc j’ai utilisé Google Maps/StreetView pour repérer des panneaux intéressants (repérage virtuel). Ensuite, il fallait espérer que les panneaux présents sur les images de Google soient toujours en place au moment du tournage.

Un panneau vous a marqué pendant votre enfance ?

J’ai habité pas très loin de la Suisse, dans le pays de Gex, donc j’ai été marqué par un panneau décrivant le CERN. Mais je n’ai pas pu le mettre dans le film, car il existe différents types de panneaux. Les panneaux qui sont dans le film sont les panneaux H10 (autoroute), mais il en existe d’autres types. Je voulais des panneaux avec des représentations graphiques, et des panneaux faits pour les autoroutes car ceux faits pour les voies rapides ont un niveau de détail supplémentaire et davantage de couleurs. Ce qui m’intéressait, c’était la simplification maximale d’une représentation d’une région, donc les panneaux qui sont présents sur des portions où l’on roule à 130 km/h.

Est-ce que les personnes rencontrées s’étaient déjà interrogées sur le sens de ces panneaux ?

Non, je ne crois pas. Moi-même je ne me questionnais pas tant que ça avant de faire ce film. Je pensais que ça représentait quelque chose de remarquable. Une fois que je leur posais la question : est-ce que ce panneau a un sens pour eux, que l’endroit où ils vivent soit représenté par cette image, alors là oui les gens avaient assez rapidement des choses à dire. Ça touche à quelque chose d’assez intime : c’est à la fois complètement impersonnel, car ce sont des choses qui ont été construites à l’origine à partir du choix des sites remarquables du guide Michelin, et en même temps les gens se sentent quand même proches de ces symboles. La plupart du temps, les gens avaient des choses à dire sur ces images, il y avait assez peu de rejets, de moqueries.

Est-ce que le marron a une signification et pourquoi cette couleur a été choisie pour ces panneaux ?

Les premiers panneaux ont été faits dans les années 1970 par Jean Widmer, un graphiste suisse (qu’on voit au début du documentaire). C’est la seule couleur qu’on ne retrouve pas dans les panneaux habituels de signalisation routière. Pour moi, c’est aussi la couleur du patrimoine, ça rappelle le sépia… Je me suis beaucoup amusé avec cette couleur, dans le titre du film sur fond marron, à la fin aussi et plusieurs fois dans le film, on entend la couleur marron. Il y a notamment un des veaux qui est vendu qui s’appelle « Marron », c’était un hasard ! La couleur du camembert aussi. Les gens quand ils regardent le feu d’artifice (dans la séquence sur Paris) ont tendance à virer au marron.

Quelle a été votre démarche méthodologique ?

Il n’y a pas vraiment eu de démarche, la méthode c’était d’arriver quelque part, de filmer le panneau, ce qui était déjà assez compliqué car nous n’avions pas la possibilité de nous arrêter sur l’autoroute. Définir par GPS une petite rue ou chemin permettant d’accéder au panneau, bien observer l’heure du soleil pour ne pas être à contre-jour, il fallait arriver juste avant que le soleil passe derrière, il fallait qu’il y ait une belle lumière lorsque je filmais le panneau en frontal.Il y a eu aussi la partie humaine : se promener dans les villages/villes non loin du panneau. Nous avions imprimé une image du panneau, on commençait à en parler aux gens, et en fonction de ce que les gens nous racontaient, on leur proposait une nouvelle rencontre, soit un peu plus tard dans la journée, soit le lendemain, pour essayer de construire quelque chose avec eux 

Quel est le but de ces panneaux ?

Le vrai nom de ces panneaux c’est la signalisation d’animation touristique, il y a donc trois éléments : le tourisme, la signalisation (on signale un lieu), l’animation (ça “anime” l’autoroute). Au tout début ils ont été construits parce que les gens n’avaient pas l’habitude de rouler sur les autoroutes et il y avait de l’hypovigilance, ils s’endormaient, il y avait des accidents. Les concepteurs de l’époque ont cherché une manière d’animer l’autoroute pour que ce soit moins monotone : ils ont pensé à ces panneaux, au départ c’était même sous forme de jeu, des pictogrammes vraiment très simples (à mon avis ce sont peut-être les panneaux les plus beaux !), ça ne disait presque rien sur le lieu. Et quelques km plus loin il y avait une réponse. Quand on est sur une autoroute, on est dans une espèce de non-lieu, dans un endroit qu’on traverse, on va traverser un pays sans voir grand-chose, donc c’est peut-être une façon de créer une représentation du pays pour les gens qui ne font que traverser le pays comme ça. Au début du film il y a une métaphore sur l’un des panneaux, c’est une citation de l’époque dans les années 1970, qui parle de la fameuse fenêtre ouverte sur le pays, donc je pense que c’est aussi une façon de donner une image du pays. En quelques images, on a décidé de donner une image très simplifiée d’un pays tout entier.

Votre mère est prof de géo, est-ce que ça a pu influencer votre regard de documentariste ?

Je ne m’étais jamais fait la réflexion, mais oui je me suis dit à un moment que j’étais finalement resté assez longtemps parmi les cartes, à la maison. Mon père était dessinateur-topographe, lui aussi arpentait les chemins pour faire des relevés. Donc tout ça a sans doute influencé sinon mon regard, au moins mon intérêt pour ce type de choses.

Est-il prévu de recenser tous les panneaux dans une base de données consultable ?

Je n’en ai pas trouvé. Certaines sociétés d’autoroute peuvent en fournir, j’ai pu obtenir quelques listes (surtout de la part des autoroutes d’État). C’est un peu au coup par coup, j’ai surtout cherché les panneaux moi-même, en arpentant les autoroutes virtuellement.

À qui fait on appel pour dessiner ? Dessinateurs attitrés, concours ?

Il y a des dessinateurs attitrés pour des tronçons. Généralement, les graphistes sont employés non pas pour faire seulement un panneau, mais pour s’occuper d’un tronçon d’autoroute. Ce sont des choses qui ont beaucoup changé depuis les années 70, aujourd’hui par exemple, les APRR1 sont en train refaire presque tous les panneaux de leurs autoroutes. Il y a un travail d’habillage de l’autoroute, c’est vraiment du design, c’est conçu de A à Z, aujourd’hui c’est comme ça qu’on fabrique ces panneaux.  Avant, sur la même autoroute, en changeant de tronçon on pouvait avoir des graphistes différents. Et il y a aussi des panneaux, parce qu’ils étaient abîmés, qui ont été transformés par d’autres graphistes. C’est très variable, car il y a certains endroits en France où les panneaux sont très divers, graphiquement, même sur des tronçons de 200-300 km (car faits par des graphistes différents) et puis d’autres autoroutes où l’on va avoir une harmonie car c’est le même graphiste. Je crois qu’il y a un concours mais ce n’est pas très sûr.

Est-ce que ce type de panneau existe dans d’autres pays, car on a vraiment l’impression dans le film que c’est très français ?

Oui, ça existe dans plein d’autres pays. Ça a été imaginé en France pour la première fois, mais ça a fait des petits et on en retrouve en Allemagne, en Suisse, en Belgique, en Tunisie, au Maroc… Très souvent, on retrouve l’idée qu’il faut un dessin très simplifié, peu de couleurs. En Belgique, c’est différent, il y a des phrases qui jouent sur l’absurde, c’est assez étonnant.

Aujourd’hui, ces panneaux-là sont faits comme des illustrations. D’ailleurs, récemment il a été demandé à des illustrateurs de BD de dessiner des panneaux. Ils sont assez beaux, mais sont très différents des panneaux d’origine : c’est vraiment une illustration qui représente un château en particulier de manière très précise, alors qu’avant, à part les architectures dessinées par Jean Widmer, c’étaient souvent des dessins très simples, qui ne cherchaient pas à représenter un lieu en particulier. Je trouvais ça très intéressant, car ces dessins simples se démodent beaucoup moins vite. Tous les croquis de Jean Widmer ont été rachetés par le CNAP en 2016, lui-même a été patrimonialisé, d’une certaine manière, c’est assez drôle.

Les panneaux récents sont plus hauts que les précédents ?

En effet, ça dépend des tronçons d’autoroute. Il y a maintenant des panneaux qui sont à la verticale, ce sont des choix faits par certaines sociétés d’autoroute (ici APRR). Ils ont choisi cette ligne graphique, ils sont en train de remplacer les anciens panneaux par ces formats verticaux. Par exemple, celui d’Alésia, avec le Muséoparc. Le jour où je suis allé filmer l’ancien panneau sur Alésia, il n’était plus là, il avait été enlevé quelques jours avant. C’était un panneau qui avait un autre format, et qui m’intéressait, car on voyait un Gaulois et un Romain en train de se battre. Mais cette image ne correspondait plus au discours actuel du Muséoparc. C’est un chapitre qui m’aurait intéressé d’aborder, cette représentation des Gaulois, mais c’était trop tard !

Avez-vous eu des retours plutôt admiratifs ou péjoratifs sur ces panneaux (comme les dames de la Côte-d’Azur qui les trouvent affreux) ?

Il n’y avait pas forcément de commentaires admiratifs, mais plutôt une forme d’attachement soit au panneau, soit à la chose qui est représentée. Et ce n’est pas forcément évident de faire la séparation entre les deux : les gens en parlaient de la même manière. J’ai eu assez peu de réactions de gens qui ne les trouvent pas très beaux, et même dans ces cas-là, il y avait une forme d’attachement aux éléments représentés, parfois en critiquant les choix qui ont été faits. Une grande part des gens que nous avons rencontrés trouvaient ces images assez sympathiques en fait.

Est-ce que le choix de Paris était inévitable pour vous, et un passage obligé avec la Tour Eiffel ?

J’avais envie de construire un film qui nous amène vers Paris, car la Tour Eiffel c’est le symbole national, c’est un phare : c’est le symbole ultime de la France, celui qu’on a vendu au monde entier. Donc ça m’intéressait qu’on parte de petites villes et que l’on rejoigne ce phare. Il y a une séquence où l’on entrevoit des mains noires chargées de petites tours Eiffel au Trocadéro, ça m’intéressait d’être là pour pour rejoindre le symbole national, à Paris le 14 juillet. La séquence se termine pendant le défilé avec la voix du Président « c’est ça qui fait la France ». Tandis que des centaines de mains se lèvent armées d’un smartphone pour photographier la tour. Ça c’est quelque chose auquel j’ai pensé dès le départ.

Le panneau représentant Béziers : est-ce que c’est vraiment l’image-type de Béziers ? Il y a un jeu intéressant dans le film autour de cette image, avec superposition, même point de vue…

Oui c’est vraiment l’image-type de Bézier, aucun doute là-dessus. On retrouve cette image dans le magnet qu’on met sur le frigo, dans les cartes postales, un peu partout, vue et prise sous le même angle. Ce qui est intéressant, c’est qu’à Béziers, il y avait des grands autocollants posés sur les vitrines des magasins vacants. Le maire de Béziers, plutôt que de laisser les vitrines vides, il avait décidé de mettre cette grande image de Béziers sur les vitrines. Cette image parlait vraiment aux gens. J’ai ramené de tous les endroits que j’ai filmés des magnets pour frigo qui représentent la même image que les panneaux. J’aurais pu le faire aussi avec les cartes postales ou autre chose.

Y a-t-il des enjeux stratégiques et politiques sur le choix des visuels ?

J’ai toujours trouvé cela très compliqué, car ces panneaux signalent des lieux, mais ils n’indiquent pas quelle sortie il faut prendre, à combien de kilomètres ça se trouve : ce sont des panneaux assez particuliers, car ils signalent : « il y a quelque chose ici ». Dire juste ça, ce n’est pas vraiment de la publicité. Au début, l’objectif n’était pas forcément de faire sortir les gens de l’autoroute, car ils prennent l’autoroute pour aller vite et pas faire des détours. Et puis aujourd’hui, il commence à y avoir des enjeux économiques beaucoup plus prégnants et ça change un peu la donne. À l’origine, c’était vraiment fait pour donner une image dans un lieu où il n’y en a pas.

Quelles sont vos influences cinématographiques ?

J’aime beaucoup Luc Moullet. J’essaie d’avoir un maximum d’influences : j’aime beaucoup Alain Cavalier, Johan van der Keuken, mais aussi plein de gens qui font des choses aujourd’hui.

Est-il prévu que le film sorte en salle ? Ce serait chouette

Le film a été produit parla télévision, mais il a été fabriqué pour le cinéma. J’ai donc pu le diffuser en salle à plusieurs reprises. Pendant le mois du film documentaire ou lors des sélections en festival j’ai pu le voir sur grand écran : en salle, les panneaux étaient quasiment reproduits à l’échelle 1 et l’on avait la sensation d’être face à des images gigantesques, comme sur le bord de l’autoroute. Le film a été disponible sur la plateforme Tënk, ce qui lui également a donné une visibilité.

1Autoroutes Paris-Rhin-Rhône (ndlr)

A propos de « La géographie imaginaire des films de Tim Burton »

Tim Burton : un regard en arrière

A l’occasion de l’exposition consacrée à Tim Burton à la Cinémathèque française de mars à août 2012 (reprenant celle créée par le MoMa à New York en 2009), Matthieu Orléan a donné une conférence sur « La géographie imaginaire des films de Tim Burton : de Burbank à New Holland ». Lire la suite

Quand les cartes deviennent des œuvres d’art: les fictions cartographiques de Kobri.

Introduction: Dans cet article, l’artiste Kobri, cartographe de l’imaginaire, nous présente quelques unes ses œuvres et l’influence de la géographie dans son travail. Vous pouvez trouver d’autres cartes sur son site internet : https://katokobri.worpress.com. Bonne exploration !

Avertissement : le travail présenté ci-dessous n’est pas un travail scientifique; toute ressemblance avec des fleuves ou montagnes existants serait purement fortuite.

Il y a quelques années, j’ai commencé à dessiner mes propres cartes, et à m’en servir comme supports pour formaliser des lectures du monde. Je suis parti de l’idée qu’une carte peut raconter une infinité de choses vues, vécues, racontées, comprises et surtout peut-être, incomprises. Elles tentent d’exposer des faits, de développer des histoires, de fixer des mémoires, en détournant les lignes, les contours, les toponymies. Elles parlent aussi bien de la crise des réfugiés en Syrie, que du sentiment de procrastination, de la généalogie d’un club de foot ou encore des tubes des années 80.

Je réalise ces cartes à la main (crayons de couleur, feutre, plus généralement à l’aquarelle), et elles sont donc par nature fausses, géométriquement suspectes. Elles obéissent à quatre exigence ou besoins impérieux (dessiner, fouiller, inventer, raconter) que je placerai sous la bienveillance tutélaire de quelques personnages fameux.

« La géographie, ça sert d’abord à faire du coloriage »

  • Ainsi s’exprimait Yves Lowcost en 1976 dans son retentissant « Taille-crayon et Géolocalisation ». Il y a d’abord le plaisir de s’emparer du crayon, du feutre ou du pinceau pour redessiner les contours du monde, sans se formaliser de l’exactitude absolue qui par bonheur n’existe pas en cartographie, mais au moins trouver le bon dégradé pour signaler un canyon ou le passage du désert à la savane. La plupart de mes cartes sont des cartes du relief et/ou du couvert végétal, pour des raisons esthétiques et pour le plaisir de suivre au pinceau un trait de côte, de former une chaîne de montagne et le creusement d’une vallée… Le travail à la main, avec toutes ses imprécisions, ses tremblements, ses ratures minuscules, permet de s’approprier ces espaces, planisphères, régions d’Afrique centrale et autres fjord du Groenland, dont je peux ensuite faire ce que je veux.

« Un autre monde est probable »

  • Suivant l’intuition du Sous-Commandant Al-Idrisi, mes cartes me servent à fouiller un sujet, d’actualité ou personnel (souvent les deux, car cette actualité touche nos vies, en l’effleurant seulement, la bousculant parfois). Comment se répartissent les tueries de masse sur le territoire des États-Unis, et quels critères d’explication trouver ? À quoi ressemblera le Groenland dans un siècle, après une fonte totale de l’inlandsis ? À quoi ressemble ma Californie, c’est à dire un territoire où je n’ai jamais mis les pieds mais que mes lectures romanesques ont peuplées d’images, d’histoires et de personnages ? L’idée part toujours du dessin, de la couleur d’un territoire dans lequel s’absorber, en orbite satellite autour d’un atlas.

« Le croissant fertile se trouve entre l’Égypte et la Maison Pothamy »

  • (Naïm C., 2015). L’imaginaire de mes cartes doit énormément aux élèves du collège Aimé C. dont les inventions toponymiques construisent des mondes parallèles; elles s’alimentent aussi  des lapsus quotidiens, des approximations journalistiques, sans parler du champ immense de la dyslexicologie. Dans un monde où tout va de plus en plus vite, même le trivial poursuit, le Cap d’Agde devient vite la capitale de l’Irak. Les noms de lieux qui nous entourent, tous nos toponymes, ont une durée de vie; beaucoup n’avaient aucun sens il y a une centaine d’années et n’en auront probablement plus dans dans le même laps de temps en direction du futur; ces noms se mélangent se confondent, dans le flot de l’actualité et de notre géographie personnelle du monde. Au printemps 2019, Notre Dame de Paris est en feu, tandis que plusieurs cyclones frappent les populations du Mozambique et on peut retrouver ces deux événement sur une même carte de compassion – et d’absence de compassion.
  • « On peut cartographier de tout, mais pas avec n’importe qui. » (Galileo Galilei, 1615). Si des analphabètes en armure ont décidé de nommer des pays entiers au XVIème siècle, rien ne nous interdit d’envisager de les changer, transformer, travestir. De faire coexister sur de  nouvelles cartes, des lieux, des informations, des souvenirs, des associations d’idées et des inventions, au gré des événements planétaires ou des souvenirs intimes; fixer des faits avec une volonté encyclopédique, mais aussi des mémoires que le temps emporte inexorablement; fabriquer ses propres cartes du monde et de proposer des clés de lecture, pour être moins dépendant de celles qui s’imposent à nous quotidiennement.

Les cartes présentées ici font partie d’une série en cours (modèles 20X20 cm, aquarelle, toponymie à la main puis sous Inkscape, échelle 1/5 000 0000 ou 1/6 000 000). L’objectif est de représenter un territoire et son relief, support de fouille d’une thématique d’actualité, d’un imaginaire associé, d’un impératif mémoriel. L’ambition serait d’en faire un atlas, où chaque territoire est associé à un thème différent. D’autres séries et types de cartes sont visibles sur mon site https://katokobri.worpress.com .

« Combien de réfugiés français dans les pays voisins ? », mars 2018.
Pour cette carte réalisée au moment de l’offensive du régime syrien sur la Ghouta orientale, j’ai imaginé le nombre de réfugiés que provoquerait un conflit tel que celui qui dure depuis 9 ans en Syrie pour un pays comme la France (au prorata de la population déplacée dans les pays voisins).


« Dysrak », mars 2018.
Une carte dyslexique de l’Irak, initiée par les lapsus, associations d’idées, dyslexies quotidiennes.  


« Notre Dame du Mozambique « , avril 2019.
Plusieurs cyclones ravagent le Mozambique et provoquent des centaines de milliers de sans-abris. En France, une vieille église brûle.


« Groenland 2119 », mai 2019.
Une carte qui extrapole, imagine un Groenland après la fonte de l’inlandsis.


« Californie Fictions », juin 2019.
Une carte de la Californie des romans. C’est un choix personnel, sans volonté d’exhaustivité mais qui a construit ma vision de ce territoire où je ne suis jamais allé.


« Egypte, une carte géolexicale de poche », janvier 2020.
Il y a longtemps, j’ai passé deux ans à enseigner en Egypte; cette carte expérimentale a pour objectif principal de fixer le vocabulaire plus ou moins utile de mon quotidien: nombre de mots évidemment contraints par la taille de la carte.

Depuis le début du confinement je me suis lancé le pari de faire une carte par jour, en format 10X25, relatant mon rapport à cette situation et les échos de l’actualité qui nous parvient. Il y en a 20, 20 versions différentes de ces jours immobiles; j’ai fini par arriver au bout de mon papier aquarelle 10X25. Je continue maintenant sur des formats A4, en essayant de constituer un atlas transconfinental, improvisé et évolutif.

A voir sur https://katokobri.worpress.com !

Appel à contenu

Le site Géothèque.org a pour ambition (modeste) de cultiver la curiosité géographique en dehors des sentiers battus. Il s’adresse aussi bien à la communauté enseignante et étudiante, souhaitant diffuser des contenus, qu’au grand public déjà curieux ou non de la géographie et qui peut y arriver par divers chemins (goût pour un autre domaine, dynamique militante ou esthète, etc..). L’idée de ce blog collaboratif est de faire comprendre ce qu’est et peut être la géographie et ce qu’apporte un regard géographique sur le monde qui nous entoure.

Cela vous intéresse et vous aimeriez contribuer ? Nous cherchons des articles entre 2000 et 10.000 signes, avec une iconographie originale et sourcée, utilisant un vocabulaire pleinement géographique mais dans un style accessible. Nous cherchons des contenus qui sortent de l’ordinaire tout en reprenant les fondamentaux de la géographie. Des membres de l’association La Géothèque valideront les propositions avant diffusion si elles correspondent à l’esprit du site.

Vous pouvez explorer les rubriques existantes sur le site actuel (commentaires de photos, billets, géofiches, ressources scolaires par thèmes/niveaux/espaces/époques), nous projetons aussi de nouvelles rubriques selon les propositions que nous recevrons (commentaires de cartes topo, vues de l’actu, la géo dans les arts, le questionnaire du géothécaire,…).

Nous sommes en tous cas ouverts aux suggestions et surtout si l’aventure vous tente n’hésitez pas à vous lancer, même pour une petite fantaisie, nous attendons vos propositions !

Petite géographie du bœuf de Bazas

Notre carte représente le territoire d’une appellation bovine doublement labellisée, le « bœuf de Bazas ». Originellement produit du terroir bazadais, localisé dans le sud de la Gironde, cette appellation recouvre désormais un ensemble plus vaste. L’IGP s’étend du Médoc au nord-ouest du Gers en passant par une partie du Lot-et-Garonne. Elle s’appuie sur une longue tradition. C’est également un élément de développement économique territorial et un composant du paysage socio-culturel, et ce, à différentes échelles.

Boeuf de Bazas

Bœufs de Bazas à la fête des bœufs gras de Bazas, 2012. Photographie de Jacme31 sous licence CC BY-SA 2.0. Source Flickr.

Notre carte est centrée sur l’espace de production et de diffusion du bœuf de Bazas dans le cadre plus général du Sud-Ouest de la France. Elle tente d’illustrer l’ancrage local d’un produit de qualité, qui essaie de se diffuser par différents moyens (communication, exportation, discours…) à l’intérieur et à l’extérieur de son espace d’origine. Les nombreux acteurs sont ainsi cartographiés pour montrer leur importance et leurs différentes stratégies quant à la viabilité sur le long terme de leurs actions en faveur de ce produit.

La légende, riche en items, fait figure de texte explicatif, d’où sa densité, peu courante pour une carte de synthèse. Elle permet d’analyser en profondeur une production pas toujours évidente à saisir qui mêle des dimensions variées (géographiques, économiques, sociologiques etc.) et des logiques multiples (spatiales, de rentabilité, etc.).

Il est toujours difficile de symboliser par une représentation abstraite (comme l’est cette carte) des données visuelles, olfactives voire gustatives. C’est pour cela que nous espérons que ce parti pris ne gênera pas le lecteur… En vous souhaitant une bonne dégustation visuelle !

Victor Piganiol

Boeuf de Bazas carte AOP

légende boeuf de Bazas

Sortie géographique dans le PNR des Monts d’Ardèche

C’est une première pour la Géothèque : une dizaine de membres (et futurs membres) de l’association, âgés de 2 ans et plus, ont bravé la montagne ardéchoise, pour y moissonner des documents géographiques qui sont librement utilisables pour un usage non lucratif (sous réserve de citer la source. Pour d’autres usages, nous contacter). Le récit de ce voyage vous donnera sans doute envie d’adhérer à l’association, et d’être ainsi informé.e de notre prochaine sortie géographique !

Samedi 8 juillet 2017

Départ 8 h de Lyon, arrivée midi au domaine de Pécoulas (commune de Lagorce). Treize vins en IGP Ardèche : « si tu ne trouves pas un vin qui te plaît dans un de mes vins c’est que tu dois boire du Coca ! », est la devise officieuse du vigneron, Jacques Eldin. Et en effet la diversité des goûts est réelle avec un bon rapport qualité/prix (25 €/30 € en moyenne le carton de 6). Ici on ne parle pas anglais et on le revendique (un géothécaire joue au traducteur pour des allemands en goguette). Petite exploitation familiale de 4 personnes qui s’est lancée dans les bags in box, et a mécanisé la vendange. Les coffres des voitures se remplissent…


Clichés : Nathalie Heurtault, 2017

Pique-nique au bord de l’Ardèche dans un village au label des « plus beaux villages de France » : Vogüe. Les pieds dans la fraîche Ardèche on voit un peu de la mise en tourisme de cette Ardèche méridionale « autoroute à canoës » (même si début juillet le touriste n’est pas encore trop présent).

nathalie heurtaultNathalie Heurtault
Clichés : Nathalie Heurtault, 2017

Début de la montée dans la montagne ardéchoise : premier arrêt juste avant le Tunnel du Roux, occasion de photos, croquis de paysage et commentaire de Jean-Louis notre guide local de l’étape. On observe notamment l’étagement montagnard avec la limite altitudinale du châtaignier, puis celle de la forêt, et les premières pelouses d’altitude. Paysages superbes, on s’approche des lieux de la trilogie documentaire de Depardon (Profils paysans, trois films réalisés par le photographe-cinéaste entre 2001 et 2008 : « L’approche », « Le quotidien » et « La vie moderne »), tant par le bâti que la rudesse du paysage.

Croquis vallée de la Fontaulière et vue sur la vallée du Rhône
Croquis : J.-B. Bouron

Passage de la ligne de partage des eaux entre bassin versant de l’Ardèche (Méditerranée) et de la Loire (Atlantique). Voir à ce sujet l’excellent documentaire de Dominique Marchais, La Ligne de partage des eaux, avec des vrais morceaux de géographie dedans.

Nathalie HeurtaultNathalie Heurtault Nathalie Heurtault
Clichés : Nathalie Heurtault, 2017

Arrêt à la caldeira de la Fontaulière (selon notre ami wikipédia : « vaste dépression circulaire ou elliptique, généralement d’ordre kilométrique, souvent à fond plat, située au cœur de certains grands édifices volcaniques et résultant d’une éruption qui vide la chambre magmatique sous-jacente ») : l’Ardèche c’est aussi le vert de la végétation, même en été ; les volcans et les prairies fleuries pleines d’une biodiversité.

Caldeira
Croquis : J.-B. Bouron

Troisième arrêt au barrage de Lapalisse qui transfère de l’eau de la Loire vers l’Ardèche, un haut point géographique, d’ingénierie et de forts enjeux géopolitiques interbassins ! De ce transfert d’eau dépend une partie de la ressource touristique de la vallée de l’Ardèche.

Nathalie HeurtaultCliché : Nathalie Heurtault, 2017

Descente vers le Lac d’Issarlès qui offre une vue imprenable sur le Mont Mézenc, une station de pompage EDF et le tourisme vert des lacs de Haute Ardèche : les géographes sont heureux de se rafraîchir dans ce très beau cadre !

Encore un peu de route et installation à l’Hôtel des voyageurs d’Issarlès, un petit bourg, qui fut sans doute une importante place de marché. Le village n’a pas de rue mais une succession de vastes places. Nous sommes comme des coqs en pâte avec une vue sur les prés, la forêt et la place du village (où une maison 1900 à vendre « dans son jus » ferait un beau siège pour la Géothèque…). Adhérez à l’association pour lui permettre de débuter un empire immobilier !

Nathalie Heurtault
Cliché : Nathalie Heurtault, 2017

Soirée au hameau Les Arcis, commune d’Issarlès, où notre guide habite la moitié de l’année. Après un apéro mérité et composé de fromages, charcuterie et vins locaux, il nous fait rencontrer Rosa Moulin, 98 ans, et ses deux fils célibataires, qui s’occupent de leur 20 vaches laitières (sa fille et son gendre qui habitent Lyon sont aussi là). Une fois de plus, impossible de ne pas penser à L’Approche où Depardon interroge des paysans, notamment dans le Haut Vivarais voisin. Rosa est une figure, travaillant aux champs depuis son enfance et la mort de son père de ses blessures de guerre (mais « mort à la maison, ma mère n’a jamais eu droit à une pension, il aurait fallu qu’il meure à l’hôpital »). Autour d’un pastis et d’une brioche (ici l’apéritif s’accompagne de sucré) elle raconte un peu de sa vie dans ce pays qu’on devine rude. Ses fils nous montrent les vaches et le lieu de traite (le plus simple qui soit), l’un est très en retrait, ne conduit pas (ce qui nous semble une contrainte gigantesque dans ce contexte « loin de tout ») et l’autre est un peu plus disert et mobile. Voyage dans le temps garanti. La soirée s’écoule ensuite on ne peut plus agréablement autour d’un barbecue et de quelques bouteilles de Pécoulas.

Nathalie Heurtault
Cliché : Nathalie Heurtault, 2017

Dimanche 9 juillet 2017

Doux réveil après une nuit fraîche (ouf !) à Issarlès avec petit déjeuner sur la terrasse de l’Hôtel des voyageurs. On voit un peu de la vie dominicale de ce bourg blotti dans la moyenne montagne : motards suisses en goguette, locaux qui viennent chercher leur pain, boire leur café ou leur bière du matin… Croquis de la place, averse, soleil…

Issarlès depuis Hotel des Voyageurs

On part ensuite visiter la Ferme de la Louvèche (commune du Lac d’Issarlès) où Nicolas, le fils, associé à sa femme et son père (la maman étant officiellement à la retraite), mène énergiquement les activités d’élevage, transformation et vente directe. 60 hectares (30 de fauche qu’ils font faire et 30 de pâturage pour les chèvres), 60 à 70 chèvres alpines et 10 à 15 porcs fermiers font de cette ferme un lieu d’activité diversifiée ouvert au public. Cependant, les cars ne peuvent pas monter : le public est surtout constitué des groupes de personnes en situation de handicap et des touristes en été puisqu’elle est placée entre le Lac d’Issarlès et le Mont Gerbier de Jonc). La vieille « chaumière » avait été achetée dans les années 1970 par le grand père employé d’EDF qui avait quelques animaux pour son plaisir personnel. Le père s’est lancé dans la chèvre et la vente directe, « ce qui [les] a sauvé ». Quand le fils a voulu prendre la suite il l’a encouragé à diversifier et se lancer dans sa propre activité choisie par goût personnel : l’élevage de porcs fermiers et leur transformation sur place (abattage ailleurs). La chambre d’agriculture leur avait conseillé plutôt d’intensifier en doublant le cheptel de chèvres mais il aurait fallu agrandir les bâtiments, les terrains, etc.

Cliché : Nathalie Heurtault, 2017
Cliché : Nathalie Heurtault, 2017

Cependant, le fils a fait le choix de la diversification et de la transformation sur place associée à la vente directe. Ce choix lui permet également une certaine autonomisation par rapport aux pratiques d’élevage de son père/associé. Avec un investissement de 150 000 € dans les deux laboratoires (celui de fromages et celui de découpe et charcuterie), l’exploitation produit ses charcuteries et viandes de porcs fermiers (sans label bio, le grain coûterait trop cher : de 300 € la tonne le coût du grain bio passerait à 500 € la tonne, sachant que Nicolas en utilise une tonne tous les 45 jours) et ses fromages de chèvre (bio ceux-là, mais hors AOC en raison d’un différend à l’occasion d’une redéfinition de l’espace de l’AOC Picodon) : un délice ! Les coffres se remplissent à nouveau, après une dégustation très agréable et un accueil très chaleureux… On ne peut au final qu’être frappés par le contraste entre l’exploitation familiale des Arcis et celle de La Louvèche : Nicolas a fait un lycée agricole (où on n’apprend, semble-t-il, qu’à « remplir les formulaires de la PAC ») puis une formation pour adultes de transformation du porc. Il est très inséré dans les canaux de distribution directe (Ruche qui dit Oui à Aubenas pour laquelle il adapte ses caissettes aux consommateurs urbains, vente à la ferme, visites, volonté de sensibiliser à la qualité). On sent la hauteur de vue du fils comme du père qui a su laisser une innovation sociale bien dosée transformer sa propriété en une ferme très agréable et passionnante à visiter (avec une vue imprenable sur l’Ardèche verte).

Cliché : Nathalie Heurtault, 2017Cliché : Nathalie Heurtault, 2017

La troupe des géographes descend ensuite vers le plateau par la Route des sucs. Toujours selon notre ami Wikipédia, un suc est un « sommet volcanique caractéristique de la région du Velay et du haut Vivarais dans le Massif central. Il se présente sous la forme d’un piton ou d’un dôme aux pentes fortes, nettement proéminent, de nature trachytique ou phonolitique. Ils dominent des plateaux basaltiques qui ont sensiblement le même âge géologique. L’ensemble forme un paysage caractéristique fait de hauts plateaux et de pointements isolés. ». C’est de toute beauté et très dépaysant ; cela me rappelle les Mogottes de la Vallée de Viñales à Cuba. Déjeuner au restaurant Beauséjour (commune du Béage), une adresse délicieuse, avec une vue imprenable et un service impeccable ! Les charcuteries, viandes, pommes de terre, plateau de fromage et les glaces Terre Adélice (un succès agro-alimentaire local), le tout produit localement ravissent nos papilles…

Il est temps de rentrer, par la Route des sucs, la Haute-Loire, la Loire puis le Rhône et de prévoir les prochains week-ends de la Géothèque, pour toujours plus de curiosité géographique !

Récit de la sortie : Hélène Chauveau et les membres de la Géothèque

Les collectivités territoriales et le big-bang intercommunal

Le paysage territorial français est largement chamboulé depuis le 1er janvier 2017 par la mise en application des nouveaux périmètres des intercommunalités. Suite à la loi NOTRe, ce sont en effet près de la moitié (45%) des EPCI à fiscalité propre qui ont évolué (fusion, extension…), afin de tenir l’objectif de réduction de nombre de groupements affiché par l’État (environ – 40%).

Se faisant, c’est tout une nouvelle géographie de la France qui émerge, avec des découpages auxquels nous ne sommes pas encore habitués. Une étude cartographique plus approfondie sera publiée prochainement par l’Association des Maires Ruraux de France1une partie a été publiée dans le numéro de février 2017 du magazine 36000 communes afin de mettre en évidence les enjeux liés à l’administration de ces nouveaux espaces de la vie démocratique. Mais en attendant, à la manière de notre publication à l’occasion de la fusion des régions, nous vous proposons ce « kit de survie » pour identifier les principaux changements, et se repérer dans les différents échelons de l’administration publique territoriale.

Version Noir et Blanc Imprimable

NB : Le sujet étant complexe et l’erreur étant humaine, si vous êtes un(e) spécialiste et que vous repérez une erreur ou une imprécision, n’hésitez pas à nous contacter pour nous le faire savoir !

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Notes   [ + ]

1. une partie a été publiée dans le numéro de février 2017 du magazine 36000 communes

Combien d’humains ont vécu sur Terre au total ?

Si tous les humains ressuscitaient, les humains d’aujourd’hui seraient-ils dispersés au milieu d’une foule d’hommes préhistoriques ?

Le chiffre total d’êtres humains à s’être succédé sur la Terre n’est pas très intéressant, en raison d’une mortalité infantile très élevée jusqu’aux périodes récentes. Nous avons donc cherché à savoir, plus précisément, le nombre d’êtres humains ayant dépassé l’âge de cinq ans, depuis les premiers hominidés.

Les données nécessaires sont : la population humaine totale à plusieurs dates, la mortalité infantile (avant 1 an) et juvénile (avant 5 ans), ainsi que l’espérance de vie adulte, à ces mêmes dates. Cela permet de calculer le nombre de générations à s’être succédé sur terre depuis l’aube de l’humanité.1Bon, alors autant vous dire qu’on ne va pas trancher ici le débat sur la date à laquelle les primates deviennent des humains. Sans aller jusqu’à Toumaï qui serait le premier hominidé (7 millions d’années BP), nous sommes remontés à -1,5 millions d’années. Si la recherche scientifique permet d’avoir une idée assez précise de ces chiffres depuis le Néolithique, il est beaucoup plus d’obtenir des données pour les périodes précédentes. On sait seulement que la population humaine est très peu nombreuse : Jean-Pierre Bocquet-Appel et al. 2http://www.evolhum.cnrs.fr/bocquet/jas2005.pdf ont calculé que la population européenne à l’Aurignacien (39 à 28 000 ans BP) était comprise entre 1 000 et 30 000 individus. En extrapolant et en considérant que l’Europe, aux périodes glaciaires, n’est pas le continent le plus peuplé, on obtient une population mondiale de 50 à 100 000 individus au plus, avec une augmentation presque nulle pendant des centaines de milliers d’années. On sait également que l’espérance de vie est très basse (environ 13 ans), en raison de la mortalité infantile. En supposant une mortalité infantile légèrement supérieure à celle calculée par les ethnologues pour des sociétés de chasseurs-cueilleurs les plus isolées rencontrées au début du XXe siècle, on obtient un chiffre de 6/10 (quatre enfants sur dix dépassent l’âge de 1 an). En raison de la durée de la période allant d’Homo erectus au Néolithique, la marge d’erreur est importante. Mais le très faible nombre d’hommes à ces périodes permet de calculer que même avec la plus grande marge d’erreur, on ne peut que doubler le résultat final du nombre d’humains.

Voici les résultats :

L’estimation haute aboutit à 66 milliards d’êtres humains ayant jamais vécu sur terre depuis Homo erectus, dont 18 milliards ont dépassé l’âge de 5 ans. La médiane se situe autour de l’an mille : autant d’humains adultes ont vécu avant cette date qu’après. Les humains actuels (enfants compris) représentent donc un dixième du total de l’humanité depuis ses origines.

Les Hommes « adultes » (dans nos calculs, âgés de plus de 5 ans) du Paléolithique représentent entre 5,1 % et 11,2 % de l’humanité adulte, ceux du Néolithique autour de 6 %. Par ailleurs, 15 % des humains adultes ont vécu avant 1 000 avant Jésus-Christ, alors que 22 % de l’humanité a vécu après la 2nde guerre mondiale. Notre lecteur, s’il a plus de 5 ans, représente 0,00000000151 % de l’humanité ayant dépassé cet âge.

Proportion des êtres humains par période :

distribution_des_tres_humains_par_priode_historique

Attention, l’échelle de temps n’est pas proportionnelle à la réalité. Les durées sont trop longues pour afficher sur la même échelle des siècles et des centaines de milliers d’années. Il n’y a donc pas de baisse de la population après le moyen-âge : la période de l’an 1 à l’an 1000 est seulement beaucoup plus longue que les périodes suivantes. Ce graphique donne seulement à voir la part d’humains ayant vécu à chaque époque indiquée.

Cumul des êtres humains par période :

cumul_des_tres_humains

Voici, pour les plus méticuleux, le détail de nos calculs :

Définitions

  • Mortalité Juvénile MJ : taux de mortalité des enfants de moins de 5 ans
  • Espérance de Vie EV : durée de vie moyenne d’une population fictive qui vivrait toute son existence dans les conditions de mortalité de l’année considérée
  • Espérance de Vie des Adultes EVA : durée de vie moyenne de la poriton de cette population qui a atteint 5 ans
  • Le jeu de données est organisé consiste en Point dans le Temps (PT)
  • Pour chaque PT, les indicateurs suivant sont disponibles : année, poulation en millions, EV, EVA, MJ et proportions continentales

Mode de calcul 1 – intégration numérique

  • Linéarité entre deux PTs :
    •  Nous avons considéré que les indicateurs évoluent linéairement entre deux PTs
    • Cette approximation semble raisonnable sur les intervalles suivant : -700K – 1700, 1700-1900, 1900-1950 et 1950 à nos jours
    • La résolution des PT du jeu de données est consistante avec cette assomption
    • Dans ce contexte, l’intégration numérique par le point moyen semble adaptée
  • Pour chaque période PT 1 => PT 2
  • NEH yx = Nombre d’être humains l’année x
  • Temps Ecoulé TE = y2 – y1
  • Nombre moyen d’Etres Humains pour la période NEHP = (NEH y2 + NEH y1) / 2
  • EVA pour la période EVAP = (EVA y1 + EVA y2) / 2
  • Proportion d’Etres Humains qui deviendront Adultes pour la Période PEHAP = 1  – ( (MJ y1 + MJ y2) / 2)
  • Quantité d’Etres Humains nés sur la Période QEHP = TE * NEHP / EVAP
  • Quantité d’Etres Humains qui deviendront Adultes nés sur la Période QEHAP = TE * NEHP * PEHAP / EVP

Mode de calcul 2 – intégration de la fonction de croissance

  • Une autre méthode de cacul consiste a utiliser le modèle de croissance de population
  • Dans ce modèle, à chaque instant, la croissance de la population est proportionnel au nombre d’individus de cette population
  • NEH y1 = Ce^(r * y1) et NEH y2 = Ce^(r * y2)
  • Par intégration, QEHP = TE * (NEH y2 – NEH y1) / (ln(NEH y2) – ln(NEH y1)) / EVP

Ces deux modes de calculs s’avèrent être très similaires :

cumul_des_tres_humains_-_comparaison_des_mthodes_de_calcul


Jean-Benoît Bouron et Lucas Mouilleron

Notes   [ + ]

1. Bon, alors autant vous dire qu’on ne va pas trancher ici le débat sur la date à laquelle les primates deviennent des humains. Sans aller jusqu’à Toumaï qui serait le premier hominidé (7 millions d’années BP), nous sommes remontés à -1,5 millions d’années.
2. http://www.evolhum.cnrs.fr/bocquet/jas2005.pdf

Suite armoricaine

Pascale Breton, 2015 (France)

Suite armoricaineDans ce très beau film sur le temps et l’identité, on s’intéresse aussi à la représentation de l’espace. Il n’est pas besoin de savoir que Pascale Breton a suivi des études de géographie pour s’apercevoir de la vive attention accordée aux lieux ainsi qu’au parcours de ses personnages à travers eux.

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Le retournement démographique des campagnes françaises

Nous publions ici en couleur des documents extraits de notre ouvrage : Pierre-Marie Georges et Jean-Benoît Bouron, 2015, Les territoires ruraux en France, une géographie des ruralités contemporaines, Ellipses, Paris, 454 p.

L’imaginaire décliniste associé aux campagnes françaises demeure très présent dans la société française. Longtemps alimenté par le jugement de valeur contenu dans l’expression « exode rural » qui a été portée aux nues par des générations d’analystes, l’idée d’une primauté de la ville sur les campagnes n’a cessé de se développer. La récente pensée performative associée à l’idée de métropolisation ne semble en être qu’une énième expression, déliant les langues de ceux qui veulent en finir avec le rural, tandis que le solde naturel tend à s’équilibrer. En effet, après les retraités, se sont dorénavant de jeunes actifs qui s’installent, et qui contribuent à travers leur parcours familial à rendre positif le solde naturel : c’est la phase de revitalisation.

Au final, s’il n’est pas question de contester l’emprise des armatures urbaines dans l’organisation des espaces contemporains, l’examen des dynamiques démographiques montrent tout le rôle joué par les espaces ruraux dans les modes d’habiter la France de 2016.

Le rural dans les mailles du filet territorial

On peut dire, sans imaginer heurter quiconque, que les débats sur la (les) réforme territoriale ont creusé des sillons qui ont profondément marqué le paysage politique et sociétal de l’année 2015. Entre ceux qui défendent les principes d’une cure d’amaigrissement du mille-feuille territorial, ceux qui déconstruisent l’image trompeuse d’un « big-bang territorial », ceux qui soulignent la cohérence économique des réformes engagées, ceux qui craignent l’émiettement des principes d’égalité territoriale, et ceux qui au contraire revendiquent l’émergence de nouvelles échelles locales propices à l’innovation territoriale…, rarement l’actualité politique et législative a autant contribué à alimenter la dispute autour d’un objet géographique particulier : le territoire. Appliqué aux espaces ruraux, l’imbroglio territorial peut être sujet à encore plus d’interprétations. Car si l’on a vu dans un article précédent que la question des espaces vécus de la ruralité n’allait pas de soi, celle liée à sa définition territoriale n’en est pas moins complexe. Dès lors, pour tenter d’apporter un éclairage sur cette question des périmètres qui organisent la vie des territoires, nous poursuivons la publication en couleur d’éléments tirés du Bouron-Georges, même si nous ne pouvons que conseiller de s’y référer dans le détail, étant donné la nature complexe du sujet.

Maillage de l'espace rural : étude de cas théoriqueLe titre de l’infographie précise alors directement notre objectif : en parlant de « maillage territorial », on s’attache à décrire les multiples emboîtements, superpositions, recoupements des mailles qui organisent la définition des territoires ruraux. L’idée n’est donc pas de contribuer au débat territorial en prônant telle ou telle efficience, Lire la suite

AOC/AOP laitières : le match des nouvelles régions

L’infographie principale est reproduite en fin d’article – pour y accéder en taille réelle, cliquez sur l’image.

AOC laitières par régionsFinalrevuPMGFinal-01-01Les français vont-ils en faire tout un fromage ? Car avec le nouveau découpage territorial, c’est toute l’architecture des référents identitaires régionalistes qui vacille…, et c’est une part de notre géographie culturelle qui se recompose1même s’il faut bien rappeler que celle-ci ne cesse jamais de se recomposer et qu’il faut avoir à l’esprit que ce que l’on appelle aujourd’hui la « tradition » est souvent un construit social fruit de nombreuses adaptations et inventions. Dans ce contexte, la France des fromages2pour tout savoir sur ce sujet, je ne saurais trop recommander la lecture de La France fromagère de Claire Delfosse m’est apparue comme un potentiel sujet géographique pour éclairer le débat régional : car d’une part, ces productions agricoles spécifiques et localisées (avec leurs enjeux agricoles, techniques et environnementaux) contribuent à l’économie de filières productives insérées dans la mondialisation  ; et d’autre part, les fromages sont devenus des produits de terroirs, reconnus et appropriés par des consommateurs du monde entier (comme sur la photo n°1), et identifiés pour leur lien avec la valorisation des paysages des régions françaises et du patrimoine culturel du pays.

Prise dans un supermarché à Chicago, cette photo témoigne du succès des produits de terroirs et spécialement des fromages frnaçais à travers la monde malgré les contraintes sanitaires et législatives. Ici un Munster représente la région ALCA aux Etats-Unis !

Prise dans un supermarché à Chicago, cette photo témoigne de l’attractivité du modèle « terroir » incarné par les fromages, malgré les contraintes sanitaires et législatives. Ici un Munster représente la région « ALCA » auprès des consommateurs américains ! (PM Georges – 2012)

Ces jeux d’échelle témoignent du pouvoir géographique des fromages. Car d’une part, on peut dire que la région (le territoire de production) sert à vendre le produit : l’origine géographique est un critère de qualité pour le fromage ; et que d’autre part, le produit (un terroir spécifique) sert à valoriser à la région : le fromage est un critère de qualité d’une région. Forts de ce double lien avec leur région, Lire la suite

Notes   [ + ]

1. même s’il faut bien rappeler que celle-ci ne cesse jamais de se recomposer et qu’il faut avoir à l’esprit que ce que l’on appelle aujourd’hui la « tradition » est souvent un construit social fruit de nombreuses adaptations et inventions
2. pour tout savoir sur ce sujet, je ne saurais trop recommander la lecture de La France fromagère de Claire Delfosse

Une typologie des bassins de vie à dominante rurale – le Bouron/Georges en couleurs

Comment définir et délimiter les campagnes françaises ? Plus de vingt pages sont consacrées à la question du maillage de l’espace rural dans l’ouvrage que nous avons publié récemment (Bouron & Georges, 2015) et que nous avons déjà présenté à plusieurs reprises. Aussi, sans revenir sur l’ensemble de ces enjeux, nous continuons à poursuivre l’objectif d’enrichir la lecture de l’ouvrage papier grâce à la publication en ligne et en couleurs de documents issus du livre.

La carte reproduite ici ponctue dans l’ouvrage un long développement sur la complexité de la question territoriale en France, et vise à présenter une typologie développée par Pierre Pistre dans sa thèse1Pierre Pistre, Renouveaux des campagnes françaises : évolutions démographiques, dynamiques spatiales et recompositions sociales , Université Paris-Diderot – Paris VII, 2012 – thèse en ligne sur les dynamiques démographiques des campagnes françaises. Cette carte, qui permet grâce à l’analyse statistique de caractériser et d’identifier les différentes dynamiques spatiales et sociales à l’œuvre dans les territoires ruraux, nous semblait en effet à même de conclure cette partie très technique, en montrant une application concrète à partir du zonage des bassins de vie.

Typologie Bassin de Vie Espace Rural PistreC’est la DATAR (Délégation interministérielle à l’aménagement du territoire et à l’attractivité régionale) et l’Insee qui ont créé le néologisme de bassin de vie en 2003 en le définissant comme la « plus petite maille territoriale » française Lire la suite

Notes   [ + ]

1. Pierre Pistre, Renouveaux des campagnes françaises : évolutions démographiques, dynamiques spatiales et recompositions sociales , Université Paris-Diderot – Paris VII, 2012 – thèse en ligne

Le casse-tête géographique : cartographier la richesse des nations

Depuis que j’enseigne la mondialisation et la géographie du développement (donc depuis que j’enseigne tout court), je suis confronté à une douloureuse question. Lorsque les élèves ont colorié les pays riches (habituellement les pays de feu le « Nord » moins l’ex-URSS), les pays en transition, les BRICS, les pays ateliers (et/ou leurs acolytes, émergents, exportateurs, pétroliers, etc.) et enfin les déprimants Pays les Moins Avancés, que faire de ce qui reste, des ni producteurs, ni riches, ni moins avancés ?

Comment trouver un classement qui permette de trouver une place à chacun des 193 pays du monde, même une place par défaut ? (193, plus ou moins, selon qu’y figurent le Vatican, la Palestine, etc.). La question n’est pas si épineuse qu’on ne s’y puisse frotter… J’ai donc fouillé Wikipédia à la recherche de classements et de sources fiables pour lesdits classements. Quand je pense que certains enseignants déconseillent à leurs élèves d’utiliser ce formidable outil de connaissance… Wikipédia m’entraîne sur les sites du FMI, de la Banque Mondiale, de l’OPEP, de la CIA (World facts) et de l’ONU. Précisons qu’il ne s’agit pas ici (bien sûr !) de distribuer des bons points à tel ou tel pays mais de démêler un peu la géographie du monde.

Groupe 1 : Les pays riches Lire la suite

Des AOC à la carte : cartographier les appellations d’origine contrôlée

Cet article propose un jeu de 4 cartes sur les AOC/AOP françaises. Il s’agit ici de revenir sur la genèse de ces cartes. Pour un commentaire plus complet et problématisé sur la place des AOC et des produits de terroir dans la dynamique des espaces ruraux, nous renvoyons le lecteur vers le Bouron-Georges*, dont la publication prochaine permettra de retrouver deux des cartes présentées ici.

* Jean-Benoît BOURON & Pierre-Marie GEORGES, Les territoires ruraux en France, une géographie des ruralités contemporaines, Ellipses, Paris, 454 p., 2015. (disponible à partir du 8 septembre 2015).

CaptureAOC

À l’heure de l’open-data et de la profusion de productions (carto)graphiques qui l’accompagnent, l’adage qui veut que « faire une carte, c’est faire des choix » passe parfois au second plan. Pourtant, derrière l’apparente simplicité de l’usage de l’outil cartographique, apprendre à analyser les informations que l’auteur a choisi de représenter (ou choisi d’omettre) est un enjeu tout aussi important que le résultat cartographique en lui-même.

Pour prendre du recul sur une carte, on examine généralement le système de projection utilisé, on caractérise les échelles employées, on étudie la sémiologie adoptée (les couleurs, les trames, les symboles et les figurés), on scrute les délimitations, on décompose la légende, et bien entendu on porte une attention toute particulière à la ou les sources mobilisées. Ceci est le point de départ de toute analyse critique d’un document cartographique. Pourtant ce réflexe du géographe est loin d’être automatique ; et alors que la nécessaire éducation à l’image animée commence à s’imposer comme réflexe éducatif, il semble tout aussi essentiel en info-cartographie d’exercer les lecteurs à comprendre ce qui est représenté, avant de comprendre la représentation.

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It follows : horreur géographique

David Robert Mitchell, 2014 (États-Unis)

HORREUR GÉOGRAPHIQUE

It follows, sorti en 2015 sur les écrans français, a fait sensation auprès des amateurs de films d’épouvante ou d’horreur. Le scénariste et réalisateur David Robert Mitchell nous parle d’une certaine actualité puisqu’en choisissant Détroit comme décor (lui vient de Clawson dans la banlieue nord de la ville), il fait de Motor City le catalyseur de toutes les contaminations possibles d’une réalité socio-économique. Par les différentes allées et venues effectuées des quartiers bourgeois et préservés de la crise (au moins en apparence) vers ces enfilades de pavillons fantômes, il n’est pas difficile de penser à la contamination par la misère dans un premier temps et à celle opérée ensuite (grâce à l’emprise nouvelle d’un ou deux milliardaires) par la reprise économique. La lente mais sûre ruine immobilière a traduit morphologiquement toute la décrépitude économique d’une métropole en crise depuis des décennies et qui a finalement été déclarée en faillite en 2013. Les maisons abandonnées aux façades inquiétantes, parfois même éventrées depuis le temps, ont-elles appartenu à ces spectres terrifiants qui dans le film cheminent solitaires et lents vers leurs victimes ? Qui sont ces ombres tant redoutées par Jay (Maika Monroe) et ses amis ? Des chômeurs, des endettées, des nécessiteux délaissés ? Ces quartiers que certains citoyens aujourd’hui ne veulent plus voir et qu’ils démontent maison après maison, planche par planche sont à la marge. Une des filles dans It follows évoque même l’idée d’une frontière établie entre les quartiers bourgeois et les banlieues pauvres, entre le centre-ville et la périphérie, le centre commercial indiquant la limite que ses parents, petite, lui interdisait de franchir (« Je me disais que c’était vraiment dégueulasse et tordu »).

Détroit la moribonde, Détroit la lazaréenne

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Ville et développement durable à Nairobi

Le Parc National de Nairobi. A l'arrière, la skyline du CBD. Photographie Le Monde / Phil Moore

Le Parc National de Nairobi. A l’arrière, la skyline du CBD. Photographie Phil Moore / Le Monde

Un récent article d’Audrey Garric, paru dans Le Monde, offre un bon exemple de conflit d’usage pour un espace protégé. Il s’inscrit au cœur des thématiques étudiées en histoire-géographie en classe de 2nde. Un conflit d’usage est, en géographie, une tension entre plusieurs acteurs spatiaux qui cherchent à utiliser la même ressource ou le même espace, ces utilisations étant contradictoires. Ici, l’existence d’un Parc National protégé aux portes d’une ville, est fragilisée à la fois par les pollutions d’origine urbaine et par la pression urbaine. L’habitat informel, l’autre nom des bidonvilles (slums en anglais), autoconstruit et par définition illégal, tend à se développer dans les interstices et les marges urbaines. La progression de l’habitat informel ne touche pas le parc, mais réduit l’espace disponible autour de la ville : la zone protégée est de plus en plus considérée comme une réserve foncière. Les autorités kényanes ont déjà autorisé la construction d’infrastructures routières et ferroviaires à l’intérieur des limites du parc.

L’article d’Audrey Garric illustre les enjeux du développement durable dans les villes du Sud. La rapidité de l’urbanisation (Nairobi, 3 millions d’habitants en 2009, a été fondée en 1899) entraîne une forte artificialisation des surfaces agricoles (ici plutôt pastorales) et naturelles. Il s’agit aussi d’une urbanisation de très faible densité à l’exception du CBD (dont la disposition conforme ici au modèle théorique de la ville africaine tel qu’on l’enseignait il y a dix ans, ci-dessous). Lire la suite