« ville durable » contre « ville moche »

Un café géographique au thème alléchant s’est tenu au café de la Cloche ce mercredi 10 février 2010 : « marcher dans la ville, marcher à Lyon »(1). Les deux intervenants, François Bregnac et Sonia Lavadinho, y ont évoqué l’évolution récente des pratiques urbaines en termes de mobilités. Sonia Lavadinho a d’ailleurs rappelé que le mot mobilité, focalisé sur les besoins des utilisateurs, tendait à remplacer celui de transport, focalisé sur le mode.  François Bregnac a  évoqué la remise en question du tout-automobile qui a fait émerger des nouveaux modes (à l’image du vélo’v lyonnais). L’espace dévolu à la voiture ne cesse de reculer dans les centre-villes et Lyon en est un bon exemple (avenues passant de quatre à deux voies, aménagement des berges du Rhône). C’est, au fond, la hiérarchie des modes qui est remise en cause,  le trafic automobile devant laisser une place croissante à la circulation en bus et en bicyclette, mais aussi à la bonne vieille marche à pied. Cela n’est pas sans rappeler la chanson de Jean Boyer chantée par Georges Brassens, Pour me rendre à mon bureau(2), évoquant les restrictions pendant la Seconde Guerre Mondiale.

La marche est donc à la mode : les chercheurs sont de plus en plus nombreux à travers le monde à en faire leur thème d’étude. En outre, toujours selon l’intervenante, les enquêtes sur les déplacements des ménages révèlent une diminution de la part de l’automobile et une augmentation de celle de la marche. La marche évoquée lors de ce Café Géo est une marche urbaine, ludique et branchée, et la liste des exemples défile, diaporama à l’appui. Dans les villes des pays riches se multiplient les places interactives,  les stations de métro tendance, les places « lounge » (ci-contre)(3) et même les arrêts de bus intelligents(4). L’individu entre ainsi en interaction avec la ville parcourue à pied, le plus souvent par l’intermédiaire de sa technologie « embarquée », téléphone portable ou iphone.

On ne peut que se réjouir de cette tendances actuelle de l’urbanisme à prendre en compte la marche à pied. Mais tous les exemples évoqués précédemment concernent des centre-villes, et ne sont pas forcément généralisables aux périphéries urbaines. Cette fracture sociale des mobilités a été en partie l’objet du débat qui a suivi l’intervention. Il s’agit là certainement du plus grand défi du renouveau urbain : comment appliquer le développement durable aux périphéries des villes ? Car si l’utopie de la « ville durable » n’est pas encore réalité, c’est bien parce que les villes durables actuelles sont en réalité des « centre-villes durables », à l’image de Zurich. Le plan ci-dessus (5) montre que les aménagements de cette vitrine écologique (requalification du bâti, parkings à tarif dissuasif) visent en réalité a éliminer la circulation automobile, la pollution, et la pauvreté … du centre-ville. C’est-à-dire à repousser les problèmes vers la périphérie.

Pour une part croissante de la population, la réalité de l’espace vécu ne réside donc pas dans les projets de places interactives et ludiques à Bâle ou à Rotterdam, mais dans la couverture du Télérama paru ce même mercredi(4) : « Halte à la France moche ! »(ci-dessus). Cette « France moche », c’est celle des périphéries lointaines de villes, des zones d’aménagement concerté et des lotissements pavillonnaires. La couverture montre les trois principaux ingrédients de cette « mocheté » : l’emprise excessive des réseaux (voiries, lignes électriques aériennes), les constructions précaires en matériaux « pauvres » (hangars commerciaux) et la prolifération d’enseignes publicitaires criardes. C’est le paysage des « entrées de villes », si décrié mais si familier … Il y a tant à dire sur le sujet que cela nous donnera l’occasion d’une autre note !

Notes :
(1) voir la présentation sur le site des Cafés Géographiques
(2) Cliquez ici pour lire les paroles et ici pour écouter sur Deezer.
(3) http://archide.wordpress.com/2008/11/05/city-lounge-in-st-gallen-switzerland/
(4) Cet arrêt de bus est le résultat du travail du laboratoire Senseable du M.I.T. : http://senseable.mit.edu/bus_stop/
(5) document tiré de PIGEON, Patrick, Ville et environnement, Nathan université, 1999.
(6) Télérama n°3135 du 13 au 19 février 2010