Une typologie des bassins de vie à dominante rurale – le Bouron/Georges en couleurs

Comment définir et délimiter les campagnes françaises ? Plus de vingt pages sont consacrées à la question du maillage de l’espace rural dans l’ouvrage que nous avons publié récemment (Bouron & Georges, 2015) et que nous avons déjà présenté à plusieurs reprises. Aussi, sans revenir sur l’ensemble de ces enjeux, nous continuons à poursuivre l’objectif d’enrichir la lecture de l’ouvrage papier grâce à la publication en ligne et en couleurs de documents issus du livre.

La carte reproduite ici ponctue dans l’ouvrage un long développement sur la complexité de la question territoriale en France, et vise à présenter une typologie développée par Pierre Pistre dans sa thèse1Pierre Pistre, Renouveaux des campagnes françaises : évolutions démographiques, dynamiques spatiales et recompositions sociales , Université Paris-Diderot – Paris VII, 2012 – thèse en ligne sur les dynamiques démographiques des campagnes françaises. Cette carte, qui permet grâce à l’analyse statistique de caractériser et d’identifier les différentes dynamiques spatiales et sociales à l’œuvre dans les territoires ruraux, nous semblait en effet à même de conclure cette partie très technique, en montrant une application concrète à partir du zonage des bassins de vie.

Typologie Bassin de Vie Espace Rural PistreC’est la DATAR (Délégation interministérielle à l’aménagement du territoire et à l’attractivité régionale) et l’Insee qui ont créé le néologisme de bassin de vie en 2003 en le définissant comme la « plus petite maille territoriale » française, à l’autonomie plus ou moins marquée, où s’organise la vie quotidienne des habitants. Revue en 2012 (attention, la carte présentée ici se base sur le découpage de 2004 en vigueur au moment du travail de Pierre Pistre), la définition du bassin de vie par l’Insee est basée sur l’idée d’une distinction des territoires en fonction de l’accès des habitants aux équipements et services les plus courants2par services et équipements de la vie courante, l’Insee entend les services aux particuliers, les commerces, l’enseignement, la santé, les sports, loisirs et culture et les transport.

BV 2012

Carte 1 – Diversité des équipements de la gamme intermédiaire par bassin de vie selon l’Insee.

Avec cette entrée par les bassins de vie, on a donc une approche plus fine de la réalité de la vie en milieu rural, structurée autour de bourgs (ou d’un ensemble de bourgs) qui proposent une gamme de service permettant aux habitants de vivre au quotidien. Ce découpage se rapproche d’une certaine cohérence géographique, sociale, culturelle et économique, puisqu’il exprime des besoins homogènes en matière d’activités et de services3je vous conseille la lecture du dossier consacré aux bassins de vie par l’équipe des Décodeurs du journal Lemonde. Les espaces à dominante rurale sont alors identifiés comme les espaces où l’accès à ces services est le moins diversifié (voir carte 1), même si cela évolue aujourd’hui  – à toutes fins utiles, le lecteur pourra noter qu’un dossier thématique de 7 pages est consacré à la question de l’évolution des services à la campagne dans le Bouron/Georges ;-).

Carte 2 – Les bassins de vie « hyper-ruraux ».

Au-delà de cette reconnaissance sémantique et fonctionnelle des enjeux spécifiques de la ruralité (avec cette problématique de l’accessibilité), la structuration par bassin de vie permet de dégager un certain nombre de caractéristiques vécues pour différencier les dynamiques territoriales au sein des espaces ruraux. C’est sur cette base que l’Insee a proposé à la DATAR de structurer l’analyse de l’espace rural à travers les bassins de vie4on peut a posteriori envisager que cela était un moyen d’anticiper la disparition de « l’espace rural » dans le dernier zonage des aires urbaines – ZAU 2010 afin de rendre ce découpage pertinent dans une perspective d’aménagement de l’espace. Aujourd’hui, même si elle est critiquée5le géographe Martin Vanier s’étonne par exemple que la métaphore du bassin soit aussi résistante à la réalité de la société mobile, et met au défi le politique d’inventer une « République des réseaux », la notion de bassin de vie est communément utilisée dans les études qui s’attachent à analyser l’espace vécu des populations6on conseille la lecture du dossier consacré aux bassins de vie de l’Institut d’aménagement et d’urbanisme de la région d’Île-de-France pour avoir un aperçu de l’usage qui peut être fait de cette notion et des débats qu’elle suscite. Pour exemple de son émergence dans le débat public, c’est le découpage qui a été retenu récemment par le sénateur Alain Bertrand dans son rapport sur l’hyper-ruralité afin de distinguer les bassins de vie où les questions liées à l’éloignement et à la faible densité sont problématiques (voir carte 2).

Les "cantons Segesa" utilisés par la Datar en 2003.

Carte 3 – Les « cantons Segesa » utilisés par la Datar en 2003.

Le bassin de vie s’impose donc petit à petit comme une échelle pertinente de l’analyse géographique ; et il est d’ailleurs possible d’utiliser ce découpage dans l’outil cartographique développé par l’observatoire des territoires (Géoclip). Et c’est sur ce constat que Pierre Pistre a proposé dans sa thèse une typologie des bassins de vie à dominante rurale qu’il nous a autorisés à reproduire. Sa typologie, qui se base sur une quarantaine de critères socio-démographiques, a en commun avec celle de la DATAR de distinguer trois grands types de campagnes, ici intitulées campagnes des villes, campagnes productives et campagnes résidentielles, chacun comprenant 2 sous-types. On notera que la classification utilisée dans cette étude – six types à dominante rurale et un à dominante urbaine – est inspirée de celle présentée dans la typologie proposée par la SEGESA7la Société d’Études Géographiques Et Sociologiques Appliquées est un bureau d’étude fondé en 1968, qui va participer jusqu’aux années 2000 à la réalisation de nombreuses études officielles sur le territoire français, et en particulier sur les espaces ruraux sous la direction de J.-C. Bontron dont la classification est devenue une référence dans les rapports de la DATAR de 20038la typologie des espaces ruraux est établie sur un maillage que la DATAR nomme ainsi « cantons Segesa » (voir carte 3).

TypoBv2010_Pistre-RevuPMG pour géothèquev4-01Appliquées cette fois aux contours des bassins de vie9tels que définis par l’Insee avant la réforme de 2012 (dont on remarquera qu’ils n’épousent pas les limites départementales), et construites à partir des données du recensement de 2009, les typologies de Pierre Pistre permettent d’offrir un panorama général des dynamiques rurales à l’échelle nationale, tout en décrivant avec précision les enjeux socio-spatiaux à l’œuvre dans les territoires ruraux. L’auteur y distingue notamment « les campagnes des villes marquées par l’influence urbaine et les extensions périurbaines, où deux sous-catégories peuvent être discernées : les plus proches et les plus aisées et celles en voie de périurbanisation (permettant de mettre en évidence des mécanismes d’éloignement avec des profils sociologiques différents associés à ces dynamiques hétérogènes). Les campagnes productives sont ensuite caractérisées par le poids des activités économiques plus anciennes et en reconversion (principalement agricoles et industrielles), et par un moindre dynamisme démographique. Celles en majorité ouvrières et industrielles se composent surtout de bassins de vie peu attractifs du nord-est du pays, alors que les campagnes productives vieillies et agricoles concernent majoritairement des territoires du centre et de l’ouest, marqués par une forte présence de retraités. Le troisième groupe des campagnes résidentielles rassemble des bassins de vie des littoraux et des arrière-pays des façades atlantique et méditerranéenne. Le tourisme et ses variantes, des spécialisations tertiaires et artisanales, et l’attractivité migratoire, caractérisent ces territoires à dominante méridionale. Ces campagnes dites attractives et touristiques comprennent également des territoires du Sud-Ouest, tandis que les campagnes résidentielles à économie touristique et montagnarde sont prédominantes dans les massifs alpins et pyrénéens »10 Pierre Pistre, Renouveaux des campagnes françaises : évolutions démographiques, dynamiques spatiales et recompositions sociales , Université Paris-Diderot – Paris VII, 2012 – thèse en ligne.

Certes au final, comme toute typologie, l’exercice souffre de quelques généralisations ; évidemment il faudrait également prendre le temps de détailler la méthodologie afin de présenter les différents facteurs utilisés pour l’analyse ; et assurément l’irrégularité du maillage en bassins de vie confère à cette typologie certaines limites (le sort réservé aux villes moyennes est notamment assez variable : certains effets de seuil pouvant faire basculer dans la catégorie de l’urbain des formes de concentration rurales, tandis que des petites villes peuvent être supplantées par leurs périphéries rurales (en Corse par exemple11l’exemple Corse est d’ailleurs utilisé en « une » par l’Insee pour comparer le zonage de 2012 par rapport à celui de 2004). Mais malgré ces quelques biais, cette typologie à l’avantage de permettre d’embrasser d’un seul regard la diversité de l’espace rural à l’échelle de la métropole. Cette classification donne en effet la possibilité de distinguer rapidement et efficacement les différentes dynamiques socio-spatiales à l’œuvre dans les campagnes contemporaines. On attend donc avec impatience l’actualisation de cette carte avec les données socio-démographiques des derniers recensements (et effectuer ainsi un suivi dans le temps long des éventuelles évolutions), ainsi qu’une mise à jour du zonage avec les nouveaux découpages des bassins de vie (Insee, 2012), afin de dresser un portrait actualisé des campagnes françaises.

Notes   [ + ]

1. Pierre Pistre, Renouveaux des campagnes françaises : évolutions démographiques, dynamiques spatiales et recompositions sociales , Université Paris-Diderot – Paris VII, 2012 – thèse en ligne
2. par services et équipements de la vie courante, l’Insee entend les services aux particuliers, les commerces, l’enseignement, la santé, les sports, loisirs et culture et les transport
3. je vous conseille la lecture du dossier consacré aux bassins de vie par l’équipe des Décodeurs du journal Lemonde
4. on peut a posteriori envisager que cela était un moyen d’anticiper la disparition de « l’espace rural » dans le dernier zonage des aires urbaines – ZAU 2010
5. le géographe Martin Vanier s’étonne par exemple que la métaphore du bassin soit aussi résistante à la réalité de la société mobile, et met au défi le politique d’inventer une « République des réseaux »
6. on conseille la lecture du dossier consacré aux bassins de vie de l’Institut d’aménagement et d’urbanisme de la région d’Île-de-France pour avoir un aperçu de l’usage qui peut être fait de cette notion et des débats qu’elle suscite
7. la Société d’Études Géographiques Et Sociologiques Appliquées est un bureau d’étude fondé en 1968, qui va participer jusqu’aux années 2000 à la réalisation de nombreuses études officielles sur le territoire français, et en particulier sur les espaces ruraux sous la direction de J.-C. Bontron
8. la typologie des espaces ruraux est établie sur un maillage que la DATAR nomme ainsi « cantons Segesa »
9. tels que définis par l’Insee avant la réforme de 2012
10. Pierre Pistre, Renouveaux des campagnes françaises : évolutions démographiques, dynamiques spatiales et recompositions sociales , Université Paris-Diderot – Paris VII, 2012 – thèse en ligne
11. l’exemple Corse est d’ailleurs utilisé en « une » par l’Insee pour comparer le zonage de 2012 par rapport à celui de 2004