Un an de plus en Syrie… une cartographie actualisée des réfugiés syriens

La date du 15 mars a été une nouvelle fois le point d’orgue médiatique de l’attention internationale autour du conflit syrien. C’est en effet en mars 2011 que s’enclenche une mécanique de contestation pacifique dans les rues de Deera, dont on connait aujourd’hui les rouages destructeurs, et la tragédie sans fin à laquelle sont exposés les syriens. Après 4 années de guerre civile dans l’antique pays de Cham, nous sommes malheureusement tentés, comme beaucoup d’autres, d’entretenir cette mécanique cyclique d’une empathie pour le sort des réfugiés syriens, en opérant une actualisation de nos publications antérieures. Nous proposons donc ici une mise à jour de la carte régionale du déplacement des réfugiés déjà actualisée en 2014, et publiée à l’origine dans l’article consacré au camp de Zaatari, qui racontait la naissance de ma « curiosité » géographique pour les enjeux humains de ce conflit mondial.

Carte des réfugiés syriens 2015-01-01

Une crise régionale

En l’absence d’une solution politique en vue pour le conflit, ce sont aujourd’hui plus de 3,9 millions de réfugiés syriens – qui se trouvent en Turquie, au Liban, en Jordanie, en Irak et en Égypte – qui ne voient aucune perspective de retour dans leur pays d’origine dans un proche avenir. Face à cet afflux, le quotidien de leur nouvelle vie en exil se dégrade – plus de la moitié des réfugiés syriens au Liban vivent dans des lieux d’habitation précaires, contre un tiers l’année dernière – ce qui pose un problème constant pour assurer leur sécurité et leur bien-être, selon une mise en garde lancée ce 12 mars par le HCR : « C’est la pire crise humanitaire de notre époque et elle devrait générer un soutien à l’échelle mondiale. Au lieu de cela, l’aide décroit, et il n’y a pas assez de soutien au développement pour les pays hôtes qui sont mis à rude épreuve sous la charge représentée par tant de réfugiés », a développé António Guterres, Haut Commissaire des Nations Unies pour les réfugiés.  Les chiffres régulièrement actualisés par le UNHCR attestent en effet d’un flot toujours continus de nouveaux réfugiés dans les pays voisins de la Syrie – jusqu’à représenter au Liban un flux équivalent à plus de 25% de la population locale -, même si certains pays d’accueil ont imposé des restrictions qui ont limité les passages dans les derniers mois de l’année 2014. Ainsi, au Liban, il y a davantage de réfugiés en âge d’être scolarisés que l’ensemble des places disponibles dans les écoles publiques du pays, et de fait, seulement 20% des enfants syriens y sont inscrits. Des chiffres similaires sont observés parmi les réfugiés vivant hors des camps en Turquie et en Jordanie. Mais malgré les restrictions et les conditions difficiles, les partants sont toujours nombreux et les frontières poreuses face à l’urgence humanitaire ; notamment en Turquie qui a connu un afflux massif de réfugiés syriens ces six derniers mois (+171% sur un an), devenant ainsi le plus important pays hôte de réfugiés au monde.

Azraq RégionParmi les pays concernés, je m’étais particulièrement intéressé fin 2013 à la situation en Jordanie, et en particulier au camp géant de Zaatari. Depuis son ouverture, en 2012, le camp de Zaatari a évolué au rythme de l’arrivée des résidents (avec un pic à 130 000 réfugiés) jusqu’à devenir une ville de 84 000 âmes. Mais dans l’actualité jordanienne, il faut noter que l’ouverture officielle du camp d’Azraq, à 120 km à l’Est de Amman, a eu lieu le 30 avril 2014. Sa conception est sensée avoir tenu compte des expériences des réfugiés de Zaatari. Ce camp immense (voir photos satellites – cliquez dessus pour agrandir) Azraq Localest prévu pour accueillir jusqu’à 130.000 réfugiés (et dépasser celui de Zaatari qui représente déjà l’équivalent de la cinquième ville du pays avec sa population avoisinant les 90.000 personnes). Cependant, selon le HCR, près d’un an après son ouverture, le camp n’accueille que 17.000 réfugiés ; des chiffres qui alimentent l’idée que l’accueil dans des camps est une solution très imparfaite. Et de fait, en Jordanie, environ 20% seulement des réfugiés syriens vivent dans des camps de réfugiés, tandis que le reste réside dans des installations différentes, comme les communautés d’accueil que l’on trouve dans les zones Italian Foreign Ministry Hands Over Hospital for Syrian Refugeesurbaines. Mais face aux loyers chers et à la baisse des aides alimentaire et de santé, la paupérisation y est croissante. Certains réfugiés n’ont alors d’autre choix que de retourner dans les camps situés en plein désert. Au final, en Jordanie, l’afflux de réfugiés reste constant, même si les arrivées à grande échelle du premier semestre 2013 ont considérablement diminué depuis, en raison notamment de la difficulté d’accéder à la Jordanie à travers les territoires en litige le long de la frontière sud de la Syrie.

Les réfugiés de l’intérieur, la face cachée de la crise syrienne

À l’intérieur de la Syrie, la situation se détériore rapidement. Des déplacés internes partagent des salles bondées avec d’autres familles ou campent dans des bâtiments abandonnés. D’après le Bureau de coordination des affaires humanitaires de l’ONU (OCHA), se sont près de huit millions de syriens qui ont été forcées de quitter leurs maisons, et 4 autres millions de personnes ont besoin d’une aide urgente pour assurer leur survie en Syrie (rappelons que la Syrie comptait 20 millions d’habitants en 2011) – pour en savoir plus, lire « Éléments sur la géographie des déplacés dans le contexte de la crise syrienne » dans le carnet de recherche de « Proche-Orient et crise syrienne ». Par ailleurs, selon les estimations du SCPR (Syrian Centre for Policy Resarch), l’espérance de vie en Syrie est passée de 75,9 ans en 2010 à 55,7 ans en 2014. Un décrochage qui s’explique en grande partie par la hausse des morts violentes. L’Observatoire syrien des droits de l’homme – que l’on peut suivre sur ces chiffres, même si sa neutralité est contestée par les journalistes -, estime en effet que près de 220 000 personnes ont été tuées dans le pays depuis le début du conflit. Pour la seule année 2014, les violences ont fait 76 000 morts et au total, et selon les décomptes du SCPR, ce sont 6 % des Syriens qui ont péri, et ont été blessés ou mutilés ces dernières années. La situation à l’intérieur du pays se dégrade donc inexorablement (en 2014, quatre Syriens sur cinq vivaient en situation de pauvreté du fait des violences et de la hausse des prix des denrées de base, de l’essence et des services, avec un chômage croissant qui toucherait 57,7 % de la population, selon le SCPR).

Avant-Après Syrie Quartier HomsPour pallier l’impuissance des mots à rendre compte de la tragédie, le programme 2015MENA_Syria_lights_Presser2Unosat de l’institut de recherche onusien Unitar publie des images qui témoignent de ces quatre années de souffrance humaine. Des images satellites prises avant et depuis le début du conflit permettent d’appréhender visuellement l’étendue du désastre sur l’ensemble du territoire syrien, comme sur cette infographie réalisée par un journal suisse. Par ailleurs, la coalition mondiale d’organisations humanitaires #withSyria a diffusé récemment le travail de chercheurs de l’Université de Wuhan en Chine, qui ont constaté, par l’analyse d’images satellites, une diminution de 83 % des lumières visibles dans le ciel syrien depuis mars 2011.

Au delà de la mondialisation du conflit, une crise humanitaire à l’échelle mondiale

Caricature de Juan Zero publiée dans le journal en ligne syriemdl

Caricature de Juan Zero publiée dans le journal en ligne Syrie Mdl

Face à cette situation, un nombre croissant de Syriens recherchent en effet désormais la sécurité dans des pays situés au-delà des États voisins de la Syrie. Beaucoup tentent « des voyages longs et périlleux en quête de sécurité, notamment pour retrouver des proches déjà établis en Europe », a indiqué Melissa Fleming, porte-parole du HCR, lors d’un point de presse à Genève en juillet 2014. Des milliers de syriens ont en effet tenté de rejoindre l’Europe en empruntant des voies terrestres ou maritimes souvent onéreuses et meurtrières. Et ceux qui arrivent à rejoindre l’Europe font face à une hostilité croissante en tant que réfugiés et sont confrontés à des problèmes de sécurité dans un climat de panique croissante : « Les réfugiés sont les boucs émissaires par rapport à certains problèmes allant du terrorisme aux difficultés économiques et à des menaces perçues par rapport au mode de vie de leurs communautés hôtes. Mais nous devons nous rappeler que la menace principale ne provient pas des réfugiés, mais qu’elle se dirige contre eux », a indiqué António Guterres, Haut-Commissaire des Nations Unies pour les réfugiés. Depuis le début du conflit en mars 2011, ce sont 150 000 Syriens qui ont demandé asile en Europe, hors Turquie, soit à peine 4 % des réfugiés par rapport aux quelques 3,9 millions de personnes qui ont trouvé refuge dans les pays immédiatement voisins de la Syrie. Pour le moment seules 35.000 demandes ont été acceptées, même si les pays européens ont promis d’augmenter leur nombre à 100.000 en 2015. On notera qu’à travers l’Europe les situations sont très variées d’un pays à l’autre : on peut identifier cinq pays d’accueil principaux (la Suède, l’Allemagne, la Bulgarie, la Suisse et les Pays-Bas) qui drainent près de 80% des demandes d’asile. À titre de comparaison, l’Allemagne s’est à terme engagée à accueillir un total de 70.000 réfugiés syriens fin 2015, contre seulement 1.000 en France.