Une carte de la Tasmanie

tasmanie carteLa carte générale de la Tasmanie, qui a servi de support à la première géodevinette de La Géothèque sur les réseaux sociaux, est une entreprise artistique. Évidemment, le mot est très prétentieux, dans la mesure où prétendre faire de l’art équivaut à revendiquer le statut d’artiste. Je n’en suis pas là du tout. Mais il s’agirait d’art dans la mesure où cette carte est inutile, et ne sert qu’à procurer du plaisir à son auteur et à ses lecteurs ou spectateurs (une carte se lit-elle avant tout, ou se regarde-t-elle plutôt, d’ailleurs ?). Elle est inutile, parce que personne n’a besoin de moi pour se procurer une carte de la Tasmanie, à l’heure de Google Maps. Toutefois, elle met en lumière ce territoire : ce n’est pas parce qu’on peut obtenir la carte de la Tasmanie à tout moment qu’on le fait. J’ai donc voulu forcer à regarder cette carte, à regarder cette Tasmanie. L’idée vient d’un article du Monde.fr qui m’a forcé à jeter un œil sur cette terre méconnue.(1) Tout est fait pour attirer le regard, à commencer par la taille des caractères. Ça a quelque chose de la carte murale, faite pour pénétrer les têtes des enfants de toponymes qu’ils ne devront plus oublier. (Paris, Lille, Haute-Volta, Tananarive). A l’échelle de la Tasmanie, une ville aussi insignifiante que Launceston peut étaler fièrement ses dix lettres. L’autre méthode, un peu violente, pour accrocher le regard, est l’inversion des couleurs. Comme le logo de la Géothèque, le rouge proclame une géographie différente, une géographie qui n’est pas bleue et verte. Le but est aussi de questionner un code bien ancré de la cartographie : les terres sont vertes ou brunes comme la terre ou la végétation qui la recouvre, et les mers en bleu (cyan 15% en CMJN, pour la plupart de mes cartes). Mais la terre n’est pas que verte, brune et bleue, pas plus que les rivières de la réalité ne sont cyan. Puisque le choix des couleurs est un parti pris, pourquoi ne pas pousser jusqu’au bout en choisissant une autre gamme chromatique ? La Tasmanie, avec sa forme de toison pubienne, comme manifeste d’une géographie charnelle, une géographie « près du corps » ?

La carte ne dit rien d’autre. Elle n’apprend rien sur la Tasmanie, sauf la localisation de quelques lieux habités, des routes et des lacs. Le cartouche permet aussi de la situer par rapport au mainland australien et au port de Melbourne. Comme Rostand le fait dire à Cyrano : « C’est bien plus beau lorsque c’est inutile. »

(1) Je ne retrouve plus le lien. Tant pis, vous pouvez toujours lire ça.

Géofiche : L’Union Européenne de l’Arctique à l’Océan Indien

Cet article a fait l’objet de plusieurs remarques de lecteurs attentifs, ce qui montre la complexité du sujet. Nous reproduisons ici celles de M. Philippe Le Gal, et nous en profitons pour le remercier. Mise à jour : avril 2016

Guadeloupe : « Lors du référendum qui s’est tenu sur tout le territoire du DOM que formait alors la Guadeloupe, soit l’archipel guadeloupéen et les îles dites alors du Nord (St-Martin partie française et St-Barthélémy), les habitants de ces deux îles ont répondu majoritairement non à la question qui leur était posée quant à leur maintien au sein du Département et de la Région Guadeloupe, quelque soit l’évolution institutionnelle qui était proposée à cette dernière, soit la fusion des collectivités départementale et régionale en une collectivité unique : les Guadeloupéens refuseront cette option au contraire des Martiniquais et Guyanais. Depuis lors, St-Martin mais aussi St-Barthélémy sont chacune organisée en une collectivité territoriale d’outre-mer, tandis que la Guadeloupe reste un(e) DROM. »

Mayotte« Il est faux de dire que Mayotte est un DROM, car en accédant en 2011 au statut de DOM, Mayotte n’est pas devenue une région. L’île est donc gérée par une seule assemblée élue : son Conseil Départemental, alors que dans cette même région indiaocéanique, La Réunion est un DROM qui, à l’instar de la Guadeloupe, reste gérée par deux assemblées élues : le Conseil Départemental et le Conseil Régional. »

Régions Ultrapériphériques de l'Union Européenne : carte Les régions ultrapériphériques

L’Union Européenne compte 8 régions ultrapériphériques depuis la départementalisation de Mayotte, effective depuis 2011. Ces régions appartiennent à trois pays : la France, le Portugal et l’Espagne. Ces derniers ont été les plus précoces dans l’exploration du continent américain. Sur leur passage, ils ont installé des colons sur les îles volcaniques de l’Atlantique leur permettant de « faire de l’eau » sur la route des Indes. Les Canaries, au large du Maroc, sont une communauté autonome de l’Espagne ayant deux capitales : Santa Cruz de Tenerife et Las Palmas de Gran Canaria. Madère et les Açores sont deux régions autonomes du Portugal, elles ont plus d’autonomie que les districts situés sur la péninsule ibérique. Les cinq autres régions ultrapériphériques sont les 5 DROM français (Départements et Régions d’Outre-Mer). Un archipel et une île des Antilles, la Guadeloupe et la Martinique. La Guyane est un vaste territoire situé sur le continent latino-américain, et ayant une frontière commune avec le Brésil ou le Suriname (ou Surinam). La Réunion appartient à l’archipel des Mascareignes, au large de Madagascar dans l’Océan Indien. Mayotte est une île n’ayant pas suivi le reste de l’archipel auquel elle appartenait, les Comores, dans le processus d’indépendance, et elle a définitivement obtenu le statut de département français d’outre-mer en 2011. Elle est située entre Madagascar et le continent africain, dans le Canal du Mozambique.

Les RUP font partie du territoire de l’UE. Les lois des Etats et les directives européennes s’y appliquent : elles appartiennent à l’espace Schengen et utilisent l’Euro. Elles bénéficient des fonds structurels européens. Les RUP, en effet, ont souvent des difficultés socio-économiques et sont en retard de développement, notamment les RUP françaises (les DROM). Lorsqu’elles sont entourées par des pays très pauvres, les écarts de richesses peuvent attirer les migrants comme en Guyane. Le PIB par habitant de la Guyane française est5 fois plus élevé que celui du Suriname. La Guyane est beaucoup  plus riche que ses voisins grâce aux emplois créés par la métropole, dans la fonction publique et grâce au centre spatial européen installé à Kourou. On retrouve une situation comparable aux Canaries, avec des flux de migrants d’origine subsaharienne ayant transité par le Maroc.

Les PTOM

Il s’agit de tous les autres territoires dépendant de l’Union Européenne : les territoires de l’outre-mer français, ceux placés sous domination britannique ou néerlandaise, et le Groenland. Les PTOM ont un degré d’autonomie plus ou moins grand. Ils prennent les décisions qui les concernent à l’échelle locale et bénéficient de dérogations dans l’application des directives européennes, par exemple dans la gestion des ressources halieutiques (quotas de pêche). Ils ont une grande importance pour les pays de l’UE en raison de leurs ressources et de l’immense Zone Economique Exclusive (ZEE) qu’ils permettent de contrôler.

Le Groenland, territoires ultramarin de l'UE : carte de synthèseL’exemple du Groenland

2e plus grande île du monde après l’Australie, territoire autonome de 60 000 habitants, dépendant du Royaume du Danemark, le Groenland a voté pour une large autonomie en 2008, loi entrée en vigueur en 2009. Il est donc très autonome par rapport à l’UE même s’il a des liens étroits avec elle (il applique les accords de Schengen). Il est autonome par exemple sur le plan des ressources ou de la pêche, mais dépend du Danemark pour les affaires étrangères et la défense. Le Groenland pourrait opter pour l’autodétermination d’ici une décennie. Pourtant, les transferts financiers danois de tous ordres représentent 40 % du PIB, c’est donc la première source de revenus du pays devant la pêche qui représente 25% du PIB et 95% des exportations. Le reste de l’économie est fortement tertiarisé si l’on excepte un maigre secteur agricole (70 fermes consacrées à l’élevage ovin).

Sources : Commission Européenne
Matthieu Chillaud, « Le Groenland : entre contrainte géographique et vertus stratégiques » (PDF)

Les Régions Ultrapériphériques de l’Union Européenne, fonds de carte :

Régions Ultrapériphériques de l'Union Européenne : fond de carte muet en noir et blancRégions Ultrapériphériques de l'Union Européenne : fond de carte muet

Fonds de carte de l’Union Européenne, cliquez ici.

Diaporama du Dessous des Cartes, un peu daté mais intéressant.

 

Contrôle des espaces océaniques

Les espaces océaniques

Les eaux intérieures regroupent les cours d’eau, les lacs, les ports, certaines parties de mer séparant le continent avec les îles péri-continentales. Certains chenaux d’accès aux ports sont aussi considérés comme des eaux intérieures. Dans un rayon de 12 MN (miles nautiques, 1 MN = 1,8 km) à partir de la ligne de base, correspondant à la laisse des basses mers (zéro hydrographique), s’étend la mer territoriale. Elle appartient de plein droit à l’État riverain, qui y exerce sa souveraineté. La Zone Économique Exclusive (ZEE) s’étend dans un rayon de 200 MN à partir de la ligne de base. L’État riverain dispose d’un droit d’exploitation économique des ressources halieutiques (pêche) ou minières (pétrole, minerais, métaux) ou renouvelables (éolien offshore). Les enjeux actuels, pour les États, consistent à obtenir l’extension de ces prérogatives à tout le plateau continental, dans la limite de 350 MN, afin d’exploiter les nombreuses ressources du plateau (nodules polymétalliques…), jusqu’au talus qui le borde. Au delà, il s’agit de la haute mer, les eaux régies par des conventions internationales, où règne parfois la loi du plus fort.

Merci à Donatien Cassan pour ses conseils et corrections de l’illustration.

Les Iles d’Aran : un archétype insulaire

1. Un petit Connemarra insulaire
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La photographie ci-contre donne à voir un paysage pris sur l’archipel des Iles d’Aran, à l’Ouest de l’Irlande dans l’Océan Atlantique. Le premier plan montre l’herbe rase d’un pré, visiblement brouté et non fauché. Les parcelles de taille très réduites sont toutes closes d’un muret de pierre. Un petit bâtiment d’élevage en tôle (une bergerie ?) montre que ce paysage n’est pas qu’hérité, il est toujours exploité. En cliquant sur la photographie pour l’agrandir, on remarque à l’horizon les côtes du Connemarra, célèbre province d’Irlande occidentale. Les îles d’Aran sont, en quelque sorte, un petit Connemarra insulaire, les montagnes en moins. Elles sont reliées au « Mainland », la « terre principale » selon l’expression utilisée par les insulaires pour désigner l’Irlande, par un bateau qui interrompt son service les jours de forte tempête. Les tempêtes recréent donc temporairement l’isolement qui fut celui de l’archipel avant la mise en place d’une liaison régulière. Les îles d’Aran sont des îles au large d’une autre île, un « bout du monde ».

2. Un paysage construit

irlande_aran_vue_aerienne_verticaleLe paysage des Iles d’Aran visible sur cette photographie aérienne verticale est un paysage typiquement irlandais de prairies consacrées à l’élevage ovin. La photographie de paysage a été prise depuis la route visible au sud-ouest. Les parcelles sont de taille très réduite et de forme quadrangulaires, mais il ne s’agit pas de bocage car elles sont entourées par des murets de pierre sèche et non de haies vives. La photographie aérienne a une texture intéressante, feutrée, évoquant une couverture rapiécée. Cette texture est liée à l’absence d’ombres portées. Il s’agit d’un paysage dominé par l’horizontalité. L’arbre notamment brille par son absence ; c’est un effet bien connu de l’action conjuguée des vents marins et du sel, et une conséquence de la faible épaisseur des sols. Ces sols sont d’ailleurs une construction humaine au même titre que les habitations ou la route goudronnée qui traverse le paysage : ils ont été fabriqués par l’apport d’algues et de fumure animale et par un épierrage patient. C’est que la terre est rare sur cette île, à tous les sens du terme. Les îliens ont donc dû composer avec les potentialités limitées du milieu.

3. L’insularité, un isolement

L’insularité isole, c’est même son sens étymologique. Elle isole les espèces animales et végétales, et cette année consacrée à Charles Darwin nous rappelle le rôle joué par l’archipel des Galapagos sur sa théorie de la sélection des espèces. Elle isole les hommes également : la mer est une discontinuité, les îliens sont séparés des continentaux par des points de rupture de charge. Le cliché veut donc que les insulaires soient, comme les montagnards, des attardés ou des résistants. Dans les deux cas le milieu est perçu comme un refuge, contre le progrès ou contre l’invasion. L’homme d’Etat lorsque son heure a passé, termine sa carrière loin du monde, à Sainte-Hélène ou sur l’île de Ré. Cet isolement présumé fait de l’île un conservatoire, tant pour les espèces naturelles (parc national de Port-Cros en Méditerranée) que pour les activités humaines.

irlande_histoire_texte_nbouvierNicolas Bouvier, qui dans son Journal d’Aran a su mieux que personne raconter les paysages de l’archipel, alimente joyeusement l’idée préconçue selon laquelle ces îles sont un conservatoire vivant, évoquant par exemple la venue d’un philologue désireux d’étudier un gaëlique qui passe pour être le plus « pur » d’Irlande. Dans l’extrait ci-contre, il évoque avec humour les paysages du Connemarra et l’histoire « en creux » de l’Irlande. Il s’agit également d’une réflexion sur l’insularité. L’Irlande semble en effet avoir échappé à l’histoire européenne, à cause de son insularité. On peut aussi inverser le raisonnement et se demander si ce n’est pas parce qu’elle est restée en marge de l’histoire que l’île a cultivé ses particularisme. En tout cas cet extrait fait réfléchir sur les fondements de l’identité européenne tels qu’ils sont présentés dans les manuels scolaires. La romanité, la participation effrénée à la première révolution industrielle ou la prise de conscience d’un destin commun lors des guerres mondiales, sont présentés comme les ferments de la construction européenne. Or pour Bouvier l’Irlande n’a pas plus participé à ce « destin » que, pour prendre un exemple tout à fait au hasard, la Turquie …
Pour filer la comparaison, l’Irlande a également en commun avec la Turquie les virulents débats sur la laïcité. La première, véhémentement catholique, gagnait son indépendance de l’Angleterre protestante, au moment où la seconde de dotait d’une constitution laïque. En Irlande comme en Turquie, ce débat est loin d’être clos, comme le montre le débat sur le divorce en Irlande dans les années 1990. (lire à ce sujet le passionnant Christopher Hitchens, Comment la religion empoisonne tout, Belfond, 2009.)

Rédaction : Jean-Benoît Bouron, conseils : Adrien Doron, Anna Cristofol, Lucie Diondet

Sources :
Photographie de payage : Jean-Benoît Bouron / Lucie Diondet, 2009
Vue aérienne : Google Earth, 2009
Texte : Nicolas Bouvier, Journal d’Aran et d’autres lieux, Petite bibliothèque Payot, Ed. Payot & Rivages, 1990, 1993, 2001