Etonnantes superficies

Il est difficile de trouver un titre accrocheur pour une image portant sur la superficie de quelques circonscriptions administratives. Et pourtant, ces faits peuvent surprendre. On sait souvent qu’Arles est la plus grande commune de France métropolitaine, parce qu’elle comprend une grande partie de la Camargue, mais on oublie parfois que c’est Maripasoula qui détient le record absolu du territoire français. Cette commune de Guyane comprend une grande partie du principal massif forestier français : la Forêt amazonienne. Ses 7500 habitants lui donnent une densité exceptionnellement faible de 0,41 habitants par kilomètre carré. Si Arles est plus grand qu’un petit département comme le Territoire de Belfort, Maripasoula est plus grande qu’une région française comme la Corse ou le Limousin. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles cette dernière est vouée à la disparition, ou plutôt à la fusion, dans le courant de l’année 2015. Cette comparaison a aussi une vocation pédagogique : elle permet de se représenter plus facilement les superficies. On sait que les héros des romans de Zola ou Maupassant traversent Paris à pied ; les touristes d’aujourd’hui savent qu’il faut de bonnes chaussures : 10 kilomètres séparent la Porte Maillot et la Porte de Vincennes. Pour sillonner Arles, il est préférable de chevaucher l’un de ces chevaux blancs qui font la renommée du pays. C’est d’ailleurs le cheval qui a servi d’étalon (pardon) pour déterminer la taille des départements français. Ils ont été pensés, selon la vulgate, pour permettre aux citoyens d’accéder au chef-lieu depuis n’importe quelle localité en une journée de cheval. Cette règle a été peu ou prou respectée malgré quelques exceptions, et cela place aujourd’hui la préfecture à un peu plus d’une heure d’automobile des points les plus éloignés du département. Pour circuler à Maripasoula en revanche, la voiture ne sera que peu d’utilité puisqu’il n’y a pas d’autre voie terrestre pour s’y rendre que la piste qui la relie à sa voisine Papaichton (source Wikipédia). La commune est dotée d’un aérodrome et des liaisons sont assurées par Air Guyane vers Cayenne, Saint Laurent du Maroni, Grand Santi et Saül. La pirogue en revanche peut s’avérer utile pour circuler sur la Lawa, un affluent du Maroni, et même se rendre sur l’autre rive, au Suriname. Finalement, on peut rêver d’aventures, de frontières lointaines et de forêts luxuriantes, à partir d’une comparaison des superficies de quelques circonscriptions administratives.

Comparaison des superficies de plusieurs circonscriptions administratives : Maripasoula, le Limousin, l'Aube, Arles et Paris.

Comparaison des superficies de plusieurs circonscriptions administratives : Maripasoula, le Limousin, l’Aube, Arles et Paris.

PS : les suiveurs de la Géothèque sur Facebook avaient eu un avant goût de cette image, elle a été mise à jour depuis.

Dominique Marchais dans les pas des géographes (ruralistes)

Affiche du FilmLa ligne de partage des eaux est un long-métrage documentaire (1h48) réalisé par Dominique Marchais, sorti en salle le 23 avril 2014, et distribué par Les films du losange.

En ces temps de vulgate populiste sur le supposé dysfonctionnement du « mille-feuille territorial », les occasions de redonner du crédit, à ce que l’on préfèrerait appeler « le jeu d’échelle démocratique », sont suffisamment rares pour être notées. En se penchant sur les causes et les conséquences des mutations paysagères sur un bassin versant, appréhendé comme un écosystème, l’enquête géographique de Dominique Marchais apporte avec beaucoup de finesse une nécessaire nuance ondulatoire dans cet océan de contre-vérités territoriales et de tsunami réformiste. Ainsi, dès le titre, l’usage de la métaphore géographique de la ligne de partage des eaux, si elle renvoie à la frontière qui sépare des bassins versants, apparait aussi comme une ligne politique reliant des individus et des groupes qui ont quelque chose en partage.

LIGNE DE PARTAGE DES EAUX FA HD VOFR from Les Films Du Losange on Vimeo.

Une géographie totale au fil de l’eau

Le bassin versant décrit par Dominique Marchais draine en effet avec lui tout ce qui fait l’intérêt géographique, politique, sociologique et historique des études rurales contemporaines. Certes le film ne peut prétendre embrasser toutes ces problématiques, mais il a l’immense intérêt d’en faire un objet avec ses propres logiques (trop souvent traité sous le prisme d’une généralisation de l’urbain), sans le déconnecter d’un contexte général (face aux nombreux récits d’utopies locales auto-réalisatrices). En effet, s’il s’arrête sur des éléments situés qui servent traditionnellement à distinguer les territoires (paysage agricole, promotion immobilière et urbanisme, tourisme patrimonial, milieux naturels, marketing et développement économique), le film s’avère être un formidable incubateur de liens, de rencontres, et de connexions entre les espaces. Des liens fragmentés, mais rassemblés autour de ce qu’ils produisent comme relation «au pays », et aussi par la manière dont ils fragilisent de façon concomitante un écosystème global, où la campagne ne se pense pas indépendamment de la ville. Lire la suite

L’arbre de la géographie française

arbre de la géographie-2015

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Une version mise à jour est disponible ici.

Cet arbre est le fruit d’un travail réalisé par François Arnal avec ses élèves de CPGE, et d’un joyeux remue-méninges à partir de cette base, le tout mis en forme par nos soins. Il s’agit de représenter de façon synthétique et aussi didactique que possible le foisonnement de la géographie francophone depuis un siècle. La taille de l’image est volontairement grande pour permettre au lecteur d’adopter une lecture arboricole, et de sauter de branche en branche. Il s’agit d’une version non-définitive, probablement appelée à être modifiée. Vous trouverez certainement des imperfections, vous aurez envie de scier quelques branches, ou de multiplier les greffons : nous avons fait au mieux pour ne pas trop alourdir le feuillage et pour sélectionner avec attention chaque branche et chaque feuille. Si vous trouvez des erreurs flagrantes… Écrivez-nous !

Honfleur par Flaubert : une géographie du sensible

« Un lundi, 14 juillet 1819 (elle n’oublia pas la date), Victor annonça qu’il était engagé au long cours, et, dans la nuit du surlendemain, par le paquebot de Honfleur, irait rejoindre sa goélette qui devait démarrer du Havre prochainement. Il serait, peut-être, deux ans parti.

La perspective d’une telle absence désola Félicité ; et pour lui dire encore adieu, le mercredi soir, après le dîner de Madame, elle chaussa des galoches, et avala les quatre lieues qui séparent Pont-l’Evêque de Honfleur.

Quand elle fut devant le Calvaire, au lieu de prendre à gauche, elle prit à droite, se perdit dans des chantiers, revint sur ses pas ; des gens qu’elle accosta l’engagèrent à se hâter. Elle fit le tour du bassin rempli de navires, se heurtait contre des amarres. Puis le terrain s’abaissa, des lumières s’entrecroisèrent, et elle se crut folle, en apercevant des chevaux dans le ciel.

Au bord du quai, d’autres hennissaient, effrayés par la mer. Un palan qui les enlevait les descendait dans un bateau, où des voyageurs se bousculaient entre les barriques de cidre, les paniers de fromage, les sacs de grain ; on entendait chanter des poules, le capitaine jurait ; et un mousse restait accoudé sur le bossoir, indifférent à tout cela. Félicité, qui ne l’avait pas reconnu, criait « Victor ! » ; il leva la tête ; elle s’élançait, quand on retira l’échelle tout à coup.

Le paquebot, que des femmes halaient en chantant, sortit du port. Sa membrure craquait, les vagues pesantes fouettaient sa proue. La voile avait tourné. On ne vit plus personne ; – et, sur la mer argentée par la lune, il faisait une tache noire qui s’enfonça, disparut. »

Gustave Flaubert, Un cœur simple, 1877.

On aimerait parfois que la géographie soit écrite comme un conte de Flaubert. L’un des objectifs de la géographie est de décrire, d’expliquer, de comprendre l’espace des Hommes. Cet objectif fait référence au sensible, car il faut bien accéder à l’espace par les sens pour le décrire et l’expliquer. Bien souvent, on se limite dans cette description aux éléments visuels, horizontalement (photographie ou croquis de paysage) et surtout verticalement (plan, carte, photographie aérienne…). La littérature est là pour nous rappeler qu’un espace n’est pas seulement visible en deux ou trois dimensions, il est également audible, tactile, odorant … Dans l’extrait précédent, Flaubert décrit une expérience spatiale sensible (un trajet de quatre lieues aboutissant à la ville de Honfleur dans le Calvados). Cette expérience est évidemment visuelle (« des lumières s’entrecroisèrent », « sur la mer argentée »), mais aussi auditive (« hennissaient », « on entendait chanter des poules », « jurait », « criait », « en chantant »), tactile (« se heurtait », « se bousculaient ») et même odorante avec les « barriques de cidre » et les « paniers de fromages ».

Il s’agit bien d’un espace vécu, formidablement illustré. Armand Frémont, l’inventeur de cette notion, s’est d’ailleurs appuyé sur la littérature pour l’illustrer. (carte ci-dessus)(1). L’espace est d’autant plus vécu qu’il est parcouru par l’héroïne. On peut retracer son parcours ; le « calvaire » évoqué par Flaubert correspond peut-être à celui signalé par la carte IGN au lieu dit « La Croix Rouge ». De plus, l’extrait souligne le rapport de dépendance entre le vieux port de Honfleur et le port du Havre, construit au XVIe siècle par François Ier sur un site plus favorable au grand commerce. Les marchandises entassées sur le quai attendent de traverser l’embouchure de la Seine, qu’aucun pont ne traverse avant Rouen, et ne quitteront la France qu’à partir du Havre. Ce rapport de domination s’est renforcé depuis. Le port du Havre est le 5e port pour le trafic conteneurs du Northern Range avec 7,2% du trafic (2). L’importance économique du port de Honfleur est aujourd’hui négligeable en terme de trafic de marchandises (3). C’est un autre secteur de l’économie qui y est valorisé, celui du tourisme. Félicité, l’héroïne de Flaubert y découvrirait aujourd’hui des sensations différentes.

Le bassin est plus calme : les petits bateaux de plaisance ont remplacé les paquebots(4) à destination du Havre, on n’y embarque plus de chevaux. Les quais sont toujours bruyants cependant : on entend les conversations des touristes attablés, et en arrière-plan, la circulation automobile et un joueur de cornemuse écossaise. L’odeur de la mer est dominée par les odeurs de cuisson des nombreux restaurants avoisinants. Le toucher est peut-être moins sollicité que dans la bousculade de l’embarquement décrit par Flaubert, mais il est remplacé par le goût des plats et boissons consommés par les touristes. Le mouvement et l’activité se sont déplacés d’une interface (entre le quai et le bassin) à une autre (entre le quai et le rez-de-chaussée des maisons). On peut tenter de cartographier les sensations non visibles sur la photographie ci-contre, c’est l’objet du schéma proposé. Précisons qu’il n’est pas certain qu’il s’agisse du même bassin que celui décrit par Flaubert. Le bassin photographié ci-dessus était sans doute dévolu aux bateaux de pêche.


Si Félicité revenait à Honfleur aujourd’hui, et qu’elle restait sur la D62 qui longe le revers du talus, elle aboutirait à Notre-Dame-de-la-Grâce, qui offre un large panorama sur l’embouchure de la Seine. Munie de son appareil-photo numérique, Félicité pourrait immortaliser cette vue, de la pointe du Havre jusqu’au pont de Normandie (que Victor pourrait aujourd’hui emprunter, en dépit de son tarif prohibitif, pour se rendre au Havre). On peut se plaire à imaginer la description que Flaubert pourrait offrir des raffineries et du pont à haubans. (Loin de moi l’idée de suggérer un sujet de rédaction pour collégiens !). A défaut, on devra se contenter d’un croquis interprétatif (ci-dessus).

Ainsi fond, fond, fond, la neige sur les maronniers…

Une fois n’est pas coutume, après une longue période de dormance, c’est par un marronnier que ce blog commence l’année 2010. Un marronnier, dans le jargon de la presse, est un sujet banal qui revient chaque année à échéance régulière et fournit un sujet de reportage à peu de frais : la rentrée des classes, les soldes … et bien sûr le climat. Bien qu’on ne puisse pas prévoir les épisodes climatiques remarquables, chaque saison a son marronnier… Au printemps, les giboulées occasionnent un reportage sur les vignerons ou maraîchers sinistrés. La sécheresse touche inévitablement le midi chaque été : c’est même une caractéristique du climat méditerranéen. L’automne est la saison des inondations ou, à défaut, de l’été indien et de son exceptionnelle douceur (les reportages s’attarderont alors sur les terrasses des cafés). « Exceptionnelle » car le sujet a beau être un marronnier, il lui est nécessaire de revêtir les dehors du sensationnel.

 

journalTF1Ainsi, on a pu entendre ce quatre janvier, dans le journal de 20h de TF1(1), à propos des chutes de neige à Grenoble : « du jamais vu depuis 2005 » ! (ci-contre) On n’a pas tous les jours un épisode neigeux jamais vu de mémoire de Grenoblois, mais remonter seulement quatre ans en arrière affadit la comparaison. On entendra peut-être, un jour : « des chutes de neige jamais vues depuis l’hiver dernier ! ». Toujours est-il que la neige a sérieusement perturbé la circulation en Rhône-Alpes (c’est l’objet principal du reportage de TF1). Le dossier proposé par Météo France sur son site internet intitulé « La neige en plaine » donne quelques explications à ce problème. Jérôme, prévisionniste à Météo France, qui ne semble pas avoir de patronyme, nous explique dans ce dossier(2) la différence entre les différentes « sortes de neige ». Les températures inférieures à -5°C engendrent une neige « légère et poudreuse » qui « contient peu d’eau liquide ». C’est celle qui fait le bonheur des skieurs. Entre 0°C et -5°C la neige devient « humide et collante », or « c’est la plus fréquente en plaine et la plus indésirable ». Elle pose des problèmes d’adhérence sur la route et peut se transformer en glace si elle est compressée. Si la neige pose problème dans les agglomérations en plaine, c’est aussi parce qu’elle est moins habituelle. Jérôme nous explique qu’ « un enneigement de 5 cm perturberait davantage Paris ou Perpignan que Grenoble ou Tarbes. » Si la neige lourde, celle qui contient le plus d’eau, est la plus fréquente en plaine, c’est que les températures ne descendent que modérément en dessous de 0°C. L’effet de l’altitude sur les températures n’est plus à démontrer : les géographes qui gardent quelques souvenirs de la lecture de Demangeot(3) se rappellent qu’on perd 0,5°C de température moyenne pour 100 m d’élévation.

 

lyon_neigeLa neige en plaine surprend, donc, et à plus forte raison dans les grandes agglomérations, où la température est souvent (semble-t-il) supérieure d’un degré à celle des campagnes environnantes. Elle « surprend », elle « gêne », et elle « perturbe ». L’espace vécu de la population âgée se rétracte provisoirement à la sphère domestique (cela signifie en jargon de géographe que les vieux restent chez eux). Il existe cependant une partie de la population pour qui la neige est une joie presque indicible : les enfants, pour lesquels elle transforme la ville en un gigantesque terrain de jeux. Les enfants ruraux ont d’ailleurs un avantage notable sur les enfants urbains, puisqu’ils peuvent espérer une interruption des services de ramassage scolaire, ce qui ajoute à la joie de la neige celle de rater l’école. On peut soupçonner également de nombreux adultes de ressentir secrètement, devant le paysage enneigé, une joie enfantine qu’ils croyaient révolue. Comment expliquer cette émotion ? La photographie (ci-contre, à droite) donne à voir la ville de Lyon sous la neige. On reconnaît au premier plan les cours intérieures des pentes de la Croix-Rousse. Au deuxième plan, la Saône s’écoule devant le quartier Saint-Paul. A l’arrière plan enfin on devine la modeste skyline(4) dominée par la tour Part-Dieu, dite « du Crédit Lyonnais » et surnommée le « crayon ».

 

nuancierExtrayons de cette photographie un nuancier (ci-contre, à gauche). Il en résulte un camaïeu de bleu (pouvant tirer sur le violet à cause du rouge des murs et des toits). Même si les couleurs de la photographie n’ont que peu à voir avec celles de la réalité, elles laissent entrevoir ce que l’œil peut percevoir d’un paysage de neige au lever du jour. La prédominance des bleus explique peut-être en partie l’émotion ressentie face à ce paysage, notamment lorsqu’il s’agit d’un paysage connu. Notons que sur la photographie, la neige n’est pas blanche mais bleu clair (en haut à gauche du nuancier). Luc Bureau, géographe québécois, évoque même dans La Géographie de l’hiver dernier(4), un désir de neige pour parler de cette attirance exercée par la neige (pour montrer que, comme le désir de rivages de Corbin, elle est une construction mentale et culturelle). Que le premier à n’avoir pas ressenti cette attirance me jette la première … boule de neige.

Rédaction : JB Bouron – Photographie : Lucie Diondet

Notes :

(1) journal de 20h de TF1 le 04/01/2010
(2) site internet de Météo France (ni auteur, ni date)
(3)DEMANGEOT Jean, Les milieux naturels du globe, Masson, 1992, p.160. Ce manuel d’introduction à la géographie physique est un classique pour les étudiants en géographie.

(4)La skyline est la ligne dessinée sur l’horizon par les immeubles, notamment dans les villes d’Amérique du Nord.

(5)BUREAU Luc, « Désir de Neige », in La Géographie, n°5, hiver 2009, pp.60-63