Ma rencontre avec Zaatari : chronique d’une curiosité géographique

Il y a 6 mois, le camp de réfugiés de Zaatari devenait mondialement connu et médiatisé à la suite de la visite de John Kerry[1]. Il y a 6 mois, le camp de réfugiés de Zaatari devenait le centre de mes attentions alors que ma sœur s’y rendait dans le cadre d’une mission humanitaire[2]. C’est la chronique de ce « même temps », fruit des aller-retour entre les informations disponibles sur internet, le vécu tout personnel d’une expérience familiale, et les interrogations géographiques qu’il a soulevées que je me décide enfin à partager.

Sources : Mandel-Ngan/AFP/Getty-Images ; Clémence-Georges/2013

Comment parler de si loin de la guerre en Syrie

Une remarque liminaire s’impose : il est délicat d’écrire sur cette histoire qui croise l’actualité internationale sans interroger ma propre légitimité. Comment, en effet, écrire sur un « objet » si conflictuel et multiple que la guerre en Syrie, sans la profondeur d’analyse des experts en géopolitique[3] ? Comment écrire sur un « sujet » si balayé par les tempêtes successives d’actualités instantanées que celui du « dossier syrien », sans les outils des sources de l’enquête journalistique ? Comment écrire sur une « réalité » sociale si alarmante et sensible que le destin des populations civiles, sans en maîtriser ni la complexité humaine et culturelle, ni les codes propres aux situations humanitaires ?

La question est donc aussi de savoir si l’on peut décrire une situation sans déployer un appareillage méthodologique précis et conceptualisé ? Peut-on retranscrire une réalité de terrain, sans faire de terrain ? Annoncer ces questions, c’est prendre une part de précautions quant aux limites de la validité de l’exercice entrepris. Mais c’est aussi prendre des libertés et pointer du doigt l’intérêt des outils du géographe et la capacité heuristique d’un exercice à portée certes limitée, mais fruit d’un vécu et de sa mise à distance. C’est à ce courant d’air frais sur un sujet balisé de toutes parts que cet article invite, en suivant mon cheminement, celui qui m’a permis de découvrir de près une réalité lointaine.

Regarder avec l’œil de la curiosité géographique.

Ainsi, alors que le monde entier s’écharpe sur les modalités géopolitiques d’une intervention en Syrie, que d’autres décrivent brillamment les enjeux socio-ethniques de la guerre civile, que les images de guerre servent d’accessits au « mal » et au « bien » incarné par chaque camp…, une vision moins clivante de la réalité du conflit syrien peut apparaître sous nos yeux : l’image d’une ville qui naît, ici et maintenant. Et grâce au jeu d’échelle, instrument essentiel de la boîte à outils du géographe, cette emprise urbaine nouvelle devient un enjeu spatial. En permettant de « voir de loin pour découvrir de près » et son inverse, jouer sur les échelles donne corps à un dialogue entre les effets de situation et de contexte pour expliquer la nature de l’objet observé.

On a déjà montré sur ce blog l’intérêt de « faire de la géographie depuis son fauteuil » en observant l’inscription spatiale d’une réalité géographique pourtant totalement anonyme et inhabituelle. Faire du terrain à distance grâce aux outils d’exploration cartographique permet de progressivement ouvrir les yeux sur une réalité lointaine en posant un premier regard descriptif et analytique. C’est à cet exercice de curiosité que je me suis prêté pour « rencontrer » Zaatari avant même d’en saisir les enjeux humains à travers le vécu de ma sœur.

Une ville-camp apparait sur la carte

Lorsque l’on zoome progressivement avec Google-Maps sur l’emplacement du camp (coordonnées : 32.29,36.32), la couche de données d’images satellite laisse tout à coup apparaître une vaste zone aménagée au milieu des plateaux jordaniens. Cette « apparition » est à la base de notre curiosité.

Sur un vaste plateau aride situé à 15 kilomètres de la frontière syrienne, balayé par le vent (ou par la pluie et la neige en hiver[4]), le camp de réfugiés Syriens d’El Zaatari est sorti de terre à partir de juillet 2012 ; soit plus d’un an après les révoltes et le siège en avril 2011 de la ville de Deraa[5] ,située à quelques 40km de Zaatari et point de départ de la guerre civile syrienne. Décidé et aménagé par le gouvernement Jordanien avec l’aide du Haut commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés (UNHCR), le camp a été conçu pour accueillir entre 80 et 100.000 réfugiés, pour finalement recevoir à son maximum plus de 150.000 personnes en exil en juillet 2013[6]. C’est donc de la naissance en moins d’un an d’une véritable ville dont il s’agit. Une « zone urbaine » qui, avec aujourd’hui environ  115.000 « habitants » stabilisés, en fait la cinquième plus importante ville de Jordanie par sa population. Cette situation, malgré la généralisation de l’afflux de réfugiés dans les pays voisins de la Syrie, apparaît assez unique à l’échelle du Moyen-Orient.

Voir une mise à jour de la carte au 15 mars 2014

Voir une nouvelle mise à jour au 15 mars 2015

Voir une nouvelle mise à jour au 15 mars 2016

Carte des réfugiés syriens et situation du camp de Zaatari

Un cas unique et des configurations complexes à l’échelle régionale

Ainsi, pendant que la France s’engageait péniblement à accueillir 500 réfugiés en novembre 2013[7], plus de 2,2 millions de syriens avaient déjà fui le conflit qui déchire leur pays. Une très large majorité d’entre eux trouve refuge dans les pays limitrophes, au premier rang desquels figure le Liban, avec près de 1 réfugié pour 5 habitants[8]. En n’ayant jamais véritablement fermé ses frontières, le Liban se caractérise par l’absence notoire de camp de grande envergure, les réfugiés étant principalement accueillis grâce à divers liens familiaux et tribaux, même si la pression est telle que des camps d’infortune apparaissent, où vivent des réfugiés dans des situations très précaires[9]. La Turquie au Nord a quant à elle développé (sans s’appuyer sur le HCR) une stratégie d’accueil basée sur la multiplication des camps de petites tailles le long de la frontière, tandis que la Jordanie au Sud a pris le parti de s’appuyer sur un camp principal (Zaatari) en relais des deux postes-frontière sur la route de Deraa. En attendant l’ouverture d’un prochain camp pour canaliser l’afflux de réfugiés, la situation en Jordanie et à Zaatari est donc assez exceptionnelle, avec ce camp de grande envergure qui sert d’interface entre la frontière et le reste du pays, et qui n’a cessé de s’agrandir.

Zaatari est cependant une « ville » qui connaît un étonnant va-et-vient. Si entre 1 500 et 2 000 nouveaux réfugiés arrivent chaque jour de la frontière, beaucoup quittent le camp pour trouver refuge dans les villes jordaniennes (voir encart infra sur la carte régionale) ; tandis que trois ou quatre bus, soit quelques 300 personnes, repartent quotidiennement vers la Syrie[10]. Les candidats au retour sont divers : des familles averties par un voisin d’une accalmie des combats ; des paysans soucieux de veiller sur leurs champs ou leurs troupeaux ; des combattants qui repartent après s’être refait une santé dans le camp. Mais une majorité trouve refuge dans les villes jordaniennes, et la population du camp cesse, de fait, d’augmenter (Zaatari ne représentant finalement qu’un quart des réfugiés syriens recensés dans le royaume hachémite). Cet afflux commence à créer des conflits avec les populations locales, et notamment avec les 12.000 habitants du village de Zaatari situé à proximité immédiate du camp (voir encart supra sur carte locale), qui ont manifesté leur hostilité vis-à-vis de la « ville-camp »[11]. La nouvelle pression démographique des réfugiés modifie en effet fortement les économies locales – le niveau des loyers à Mafraq, à côté de Zaatari, a triplé – et les ONG sur place constatent la hausse d’un racisme anti-syrien, face au spectre d’une menace sur les faibles ressources en eau et sur la cohésion du tissu social du pays.

Zaatari est donc une ville-enclave d’habitants aux profils migratoires variés qui cohabitent non sans tension. Mais la situation se pérennisant, le campement provisoire s’institue progressivement comme un espace de vie à part entière où chacun essaye de se projeter en y recréant une activité quotidienne.

De véritables problématiques urbaines

Aujourd’hui, 115.000 Syriens s’entassent à Zaatari, et chacun semble se résoudre, hélas, à ce que la situation s’éternise, voir s’amplifie (l’ONU prévoit un afflux supplémentaire de 2 millions de réfugiés en 2014[12]). Cette humanité fragile (photo 5) et fourmillante[13] « ressemble par certains côtés aux favelas du Brésil »[14], constate Kilian Tobias-Kleinschmidt, le coordinateur du HCR sur place. « Il faut désormais gérer ce camp comme une ville », insiste-t-il ; ce à quoi contribue le zonage des douze districts (voir carte du camp), avec ses commissariats de police, ses postes de sécurité (photo 12), ses rues et un système d’adresses.

Le camp temporaire s’est donc organisé, et les tentes sont peu à peu remplacées par des préfabriqués en plastique et en aluminium (photo 13). Les réfugiés se sont même connectés (souvent illégalement) au réseau d’électricité du camp pour alimenter environ 3 000 magasins et 580 restaurants[15] et étals de nourriture (photo 9) qui bordent les quelques rues bitumées. Les réfugiés syriens ont d’ailleurs baptisé avec ironie la principale artère, « Champs-Elysées » (photo 6), où se sont installés des dizaines d’échoppes en tôle (photo 8), autour desquelles l’exil s’organise, les réfugiés pouvant ainsi boire un thé, acheter des chaussures, ou marchander un climatiseur pour équiper leurs logements, dont nombre sont munis d’antennes satellitaires (photo 10). Mais la vie du camp reste rythmée par l’impératif de se fournir en eau auprès des multiples points d’eau (photo 7) alimentés quotidiennement par des camions-citernes. On retrouve ainsi progressivement un ensemble de fonctions urbaines variées à l’intérieur du camp, que des contributeurs du site de cartographie en ligne OpenStreetMap actualisent en ligne[16].

Mais c’est la coopération internationale qui permet au camp d’être doté de structures nécessaires pour assurer l’accès des réfugiés aux services essentiels de soin et d’éducation : trois hôpitaux, quatre écoles, et d’importants centres de distribution de nourriture sont dispersés dans le camp, qui est aussi équipé de cinq terrains de football et d’aires de jeux avec des toboggans et balançoires (photos 11) afin d’occuper les 60 000 enfants du camp[17], parmi lesquels seuls 5 000 sur les 30 000 en âge d’être scolarisés, suivent des cours. Symbole de cette vie quotidienne « normale » qui suit son cours, quinze à vingt bébés naissent en moyenne chaque jour dans le camp[18].

Une ville-monde éphémère ? 

Ainsi naît cette « ville-monde-éphémère », une ville fragile de l’urgence, immédiate et sans avenir, mais concrète et contemporaine, et dont l’échelle des nombres et des distances permet de se rendre compte de l’importance. Pour finir de s’en convaincre, un petit jeu de comparaison : prenons Nancy dont la population municipale de 110.000 habitants est similaire à Zaatari. Le périmètre de la ville moyenne de Lorraine permet de mesurer la densité du camp (autant de population sur un espace plus réduit ; soit 7.000 hab/km² à Nancy contre 23.000 hab/km² à Zaatari). Superposer ensuite les deux « Champs-Élysées » permet de mesurer l’emprise spatiale de Zaatari (pour des densités comparables avec 22.000 hab/km² dans Paris intra-muros).

Ainsi s’achève ce petit exercice géographique, initié par ma curiosité pour l’expérience vécue par une personne proche. Après avoir croiser les observations et quelques données chiffrées relatives à l’émergence d’une ville éphémère avec tous les paradoxes urbanistiques et humains que cette expression peut sous-entendre, je laisse le dernier mot à celle qui, par ses nouvelles régulières, a alimenté cette curiosité :

Le 25/07/2013

Bonjour à tous,

Je vous noie de mails, mais je continue… ! Finalement ce matin, alors qu’on luttait contre le sommeil pour être prêtes pour l’exercice d’évacuation, on nous a prévenus à 10h, qu’on ferait l’exercice d’évacuation dimanche matin… Du coup on a filé se coucher et n’avons donc pas vu l’ambassadrice et toute son escorte! (ni ses Ferrero…). Après 3h30 de sommeil (car de 11h30 à 14h, c’est très hard de dormir), c’est en mode limaçon que la journée s’est poursuivie. Là, on revient d’être allés se balader dans le camp, et cette fois sans militaire avec nous. On était donc un peu plus discrets. Les gens sont adorables. Ils sont super nombreux à demander à ce qu’on les prenne en photo, du coup je mitraille pour leur et mon plus grand bonheur. Je vous referai un mail avec les photos de notre tente de vie, du camp militaire (une partie), de nos salles d’accouchement, du camp de réfugiés, des syriens… Bref, un petit échantillon de la vie à Zaatari. À cette heure-ci, c’est l’heure du footing. Étant donné que le camp militaire n’est pas très grand, on voit passer sans cesse les gens courir. Moi, je pianote sur mon clavier! Allez (yallah!), je vais peut-être me motiver à aller faire du vélo! À la maternité, les échanges sont toujours aussi merveilleux. Les femmes sont attachantes à souhait. Certaines sont épanouies, d’autres porte le deuil. Certaines crient, d’autres sont parfaitement silencieuses. Certaines ont 15 ans, d’autres 40. Certaines accouchent de leur premier bébé, d’autres de leur 9ème. Hier soir, nous avons eu une patiente qui accouchait pour la 7ème fois d’une fille, et qui nous a dit qu’il faudrait qu’elle refasse encore un bébé pour avoir un garçon… La maternité est un espace 100% féminin, toutes les femmes sont accompagnées par une femme. Une belle-mère, une belle-sœur, une voisine pour celles qui se retrouvent totalement seule ici. Les pères sont ensuite prévenus par l’accompagnante de la naissance, et la nouvelle circule très vite si c’est un garçon! Pour communiquer avec toutes ces femmes, nous avons des interprètes avec nous, jour et nuit. Elles sont parfaites! Et du coup, comme elles sont débordées, on apprend un peu à parler syrien. Généralement les femmes sourient à nos maladresses, mais certaines nous croient bilingues, et commencent de longues conversations. Le langage des signes est très appréciable dans ces moments-là, mais c’est mieux de vite trouver une interprète! Ici, il est 19h40, le muézine appelle à la fin du jeun du ramadan, et ça sonne pour moi également la fin de ce mail.

Et la fin de cet article…


[2] Sage-femme de profession, elle y a travaillé pendant 1 mois sous l’égide de Gynécologie Sans Frontière. Je m’autorise aujourd’hui à faire référence librement à cette mission, puisque aujourd’hui GSF et son équipe tournante de 2 gynécologues et de 4 sages-femmes n’est plus présent à Zaatari depuis le retrait du détachement militaire français et de l’ensemble du groupe médical français de l’opération « Tamour » (l’actualisation de la carte demanderait donc à soustraire la mention « camp français », qui a depuis été remis aux autorités jordaniennes) http://www.ambafrance-jo.org/Ceremonie-de-retrait-du-groupe.

[3] Voir les travaux des chercheurs en sciences sociales spécialisés sur ces thématiques, notamment et entre autres, Fabrice Balanche (http://www.gremmo.mom.fr/recherche/cartographie-de-la-crise-syrienne) et  Bénédicte Tratnjek (http://geographie-ville-en-guerre.blogspot.fr/2013/11/syrie-cartographie-dune-guerre.html).

[4] http://www.kipa-apic.ch/index.php?na=0,0,0,0,f&ki=249687

[5] http://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_civile_syrienne

[6] http://www.fil-info-france.com/fil_info_18_juillet_2013_fil_info_jordanie_le_secretaire_d_etat_americain_visite_le_camp_de_refugies_syriens_de_zaatari.htm

[7] http://www.lemonde.fr/politique/article/2013/10/16/la-france-s-engage-a-accueillir-500-refugies-syriens_3496954_823448.html

[8] Les réfugiés représentent donc au Liban 17% de la population. Le parallèle est inutile, mais notons qu’en France la population Roms tant stigmatisée ne représente que 0,03% de la population métropolitaine (http://rue89.nouvelobs.com/2013/09/24/3-millions-chomeurs-20-000-roms-question-francaise-246007).

[9] http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2013/12/19/au-liban-premier-pays-d-accueil-pour-les-syriens-les-refugies-manquent-de-tout_4337235_3218.html

[10] http://www.lemonde.fr/international/article/2013/05/17/en-jordanie-les-mafias-dictent-leur-loi-aux-refugies-syriens-de-zaatari_3289203_3210.html

[11] http://www.irinnews.org/fr/report/98495/le-conte-de-deux-zaatari

[12] http://fr.ria.ru/world/20131008/199498868.html

[13] http://international.blogs.ouest-france.fr/archive/2013/12/07/syrie-enfants-hcr-10813.html

[14] http://www.lemonde.fr/international/article/2013/05/17/en-jordanie-les-mafias-dictent-leur-loi-aux-refugies-syriens-de-zaatari_3289203_3210.html

[15] http://www.la-croix.com/Actualite/Monde/Jordanie-le-camp-de-refugies-syriens-Zaatari-devient-une-ville-2013-07-19-988232

[16] http://www.openstreetmap.org/#map=12/32.2751/36.3277&layers=Q

[17] http://www.videos-football.com/video-612041-foot-al-zaatari-le-foot-comme-lueur-despoir-15.html