Montreuil, « Carnet in situ » de Mehdi Zannad

Les artistes qui s’intéressent à la ville aujourd’hui sont légion. Qu’ils la prennent pour sujet (Dreamworld de Léo Fabrizio si l’on veut en citer un dont le travail nous a récemment séduit) ou bien pour support (graffitis, collages, stencil ou yarn bombing : Banksy, Invader, Miss.Tic… et une myriade de plus). A propos de la ville sujet et support (Los Angeles), on reverra également avec intérêt Mur Murs d’Agnès Varda (1981).

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Mehdi Zannad lui aussi prend la ville comme sujet et, d’une certaine façon, tout autant comme support. Il ne fait pas du graphe à Lyon ou à Toulouse, ni ne filme séduit et curieux une métropole américaine ou une mégapole asiatique. Debout dans un coin de rue de Montreuil, quelque part en bord de route, il dessine la ville sur un petit carnet qu’il remplit. Selon ce qu’il écrit dans « sa règle », lui en tant que personne intègre même le paysage. Littéralement. Le temps du croquis, le temps long de sa pose (une, deux, trois heures ou plus ?), il est aussi figé que du mobilier urbain : « Le corps devient présence, s’enracine, relie le spectacle de la rue à sa projection sur la feuille ». D’ailleurs il précise que son « street art est contemplatif et solitaire ». Un urban sketcher qui réfléchit à sa condition.

En plus de ce qui fait l’originalité de la démarche, l’état de « méditation urbaine » dans laquelle Zannad peut se trouver, ce qui peut intéresser (l’amateur de géographie notamment) c’est qu’il n’y a aucun spectacle, ni dans le rendu, ni dans la façon de faire, ni dans le sujet. Aucune préparation : un stylo, un carnet, le bonhomme et son regard. Aucun prestige des lieux : une banlieue parisienne, ni miteuse, ni vraiment touristique (même si Montreuil est de plus en plus réputée pour « ses » artistes ; voir les accroches et les visites d’ateliers mis en avant sur le site de la commune, « Montreuil est la 1ère ville après Paris à accueillir le plus grand nombre d’artistes » nous dit-on).

Zannad croque ainsi les paysages variés de Montreuil : quartiers bourgeois ou barres d’immeubles, carrefours quelconques ou rues commerçantes, pavillons de banlieue ou friches industrielles. Bas Montreuil ou Haut Montreuil, Bobillot, Solidarité Carnot, cité du Bel-Air ou des Grands-Pêchers ? Quand les architectures sont significatives, on parvient à retrouver les lieux (près de la mairie ou d’un parc) mais l’exercice n’est pas évident si l’on est étranger à la ville.

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Sous le trait de Mehdi Zannad, les paysages gagnent en unité, s’harmonisent. Habitat, bureaux, loisirs, commerces, industries… Tout devient noir et blanc et, sur le papier, malgré la précision de l’architecte (sa formation), les fonctions des quartiers, des zones choisies (au hasard d’une promenade ?) sont plus difficiles à identifier que sur des photos prises au sol ou par satellites. En outre, jamais personne n’apparaît sur les dessins. Pas un passant, pas une voiture. Les panneaux publicitaires et la signalétique urbaine restent blancs. Rien de lisible sur les enseignes. On ne s’y trompe pas et des adolescents à qui on a montré les dessins (même s’ils n’ont travaillé que brièvement dessus) parlent spontanément de ville déserte, de lieux ternes et tristes, d’ambiance sinistre, de ville fantôme (l’artiste est en outre l’auteur d’un essai photographique, principalement noir et blanc, intitulé « Fantômes de Londres »).

L’humain resurgit toutefois et avec humour très souvent dans les remarques qu’il laisse ou les propos qu’il rapporte dans son carnet, hors dessins (on pense un peu aux commentaires de Laurent Chavouet quand il décrit Tokyo mais lui ses dessins sont colorés et ses lieux fréquentés). L’humain est à côté : à côté de la banlieue fantôme, dans les marges amusantes, cocasses ou drôlement inquiètes.

Le site de Mehdi Zannad : http://zannad.fr/