Les Iles d’Aran : un archétype insulaire

1. Un petit Connemarra insulaire
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La photographie ci-contre donne à voir un paysage pris sur l’archipel des Iles d’Aran, à l’Ouest de l’Irlande dans l’Océan Atlantique. Le premier plan montre l’herbe rase d’un pré, visiblement brouté et non fauché. Les parcelles de taille très réduites sont toutes closes d’un muret de pierre. Un petit bâtiment d’élevage en tôle (une bergerie ?) montre que ce paysage n’est pas qu’hérité, il est toujours exploité. En cliquant sur la photographie pour l’agrandir, on remarque à l’horizon les côtes du Connemarra, célèbre province d’Irlande occidentale. Les îles d’Aran sont, en quelque sorte, un petit Connemarra insulaire, les montagnes en moins. Elles sont reliées au « Mainland », la « terre principale » selon l’expression utilisée par les insulaires pour désigner l’Irlande, par un bateau qui interrompt son service les jours de forte tempête. Les tempêtes recréent donc temporairement l’isolement qui fut celui de l’archipel avant la mise en place d’une liaison régulière. Les îles d’Aran sont des îles au large d’une autre île, un « bout du monde ».

2. Un paysage construit

irlande_aran_vue_aerienne_verticaleLe paysage des Iles d’Aran visible sur cette photographie aérienne verticale est un paysage typiquement irlandais de prairies consacrées à l’élevage ovin. La photographie de paysage a été prise depuis la route visible au sud-ouest. Les parcelles sont de taille très réduite et de forme quadrangulaires, mais il ne s’agit pas de bocage car elles sont entourées par des murets de pierre sèche et non de haies vives. La photographie aérienne a une texture intéressante, feutrée, évoquant une couverture rapiécée. Cette texture est liée à l’absence d’ombres portées. Il s’agit d’un paysage dominé par l’horizontalité. L’arbre notamment brille par son absence ; c’est un effet bien connu de l’action conjuguée des vents marins et du sel, et une conséquence de la faible épaisseur des sols. Ces sols sont d’ailleurs une construction humaine au même titre que les habitations ou la route goudronnée qui traverse le paysage : ils ont été fabriqués par l’apport d’algues et de fumure animale et par un épierrage patient. C’est que la terre est rare sur cette île, à tous les sens du terme. Les îliens ont donc dû composer avec les potentialités limitées du milieu.

3. L’insularité, un isolement

L’insularité isole, c’est même son sens étymologique. Elle isole les espèces animales et végétales, et cette année consacrée à Charles Darwin nous rappelle le rôle joué par l’archipel des Galapagos sur sa théorie de la sélection des espèces. Elle isole les hommes également : la mer est une discontinuité, les îliens sont séparés des continentaux par des points de rupture de charge. Le cliché veut donc que les insulaires soient, comme les montagnards, des attardés ou des résistants. Dans les deux cas le milieu est perçu comme un refuge, contre le progrès ou contre l’invasion. L’homme d’Etat lorsque son heure a passé, termine sa carrière loin du monde, à Sainte-Hélène ou sur l’île de Ré. Cet isolement présumé fait de l’île un conservatoire, tant pour les espèces naturelles (parc national de Port-Cros en Méditerranée) que pour les activités humaines.

irlande_histoire_texte_nbouvierNicolas Bouvier, qui dans son Journal d’Aran a su mieux que personne raconter les paysages de l’archipel, alimente joyeusement l’idée préconçue selon laquelle ces îles sont un conservatoire vivant, évoquant par exemple la venue d’un philologue désireux d’étudier un gaëlique qui passe pour être le plus « pur » d’Irlande. Dans l’extrait ci-contre, il évoque avec humour les paysages du Connemarra et l’histoire « en creux » de l’Irlande. Il s’agit également d’une réflexion sur l’insularité. L’Irlande semble en effet avoir échappé à l’histoire européenne, à cause de son insularité. On peut aussi inverser le raisonnement et se demander si ce n’est pas parce qu’elle est restée en marge de l’histoire que l’île a cultivé ses particularisme. En tout cas cet extrait fait réfléchir sur les fondements de l’identité européenne tels qu’ils sont présentés dans les manuels scolaires. La romanité, la participation effrénée à la première révolution industrielle ou la prise de conscience d’un destin commun lors des guerres mondiales, sont présentés comme les ferments de la construction européenne. Or pour Bouvier l’Irlande n’a pas plus participé à ce « destin » que, pour prendre un exemple tout à fait au hasard, la Turquie …
Pour filer la comparaison, l’Irlande a également en commun avec la Turquie les virulents débats sur la laïcité. La première, véhémentement catholique, gagnait son indépendance de l’Angleterre protestante, au moment où la seconde de dotait d’une constitution laïque. En Irlande comme en Turquie, ce débat est loin d’être clos, comme le montre le débat sur le divorce en Irlande dans les années 1990. (lire à ce sujet le passionnant Christopher Hitchens, Comment la religion empoisonne tout, Belfond, 2009.)

Rédaction : Jean-Benoît Bouron, conseils : Adrien Doron, Anna Cristofol, Lucie Diondet

Sources :
Photographie de payage : Jean-Benoît Bouron / Lucie Diondet, 2009
Vue aérienne : Google Earth, 2009
Texte : Nicolas Bouvier, Journal d’Aran et d’autres lieux, Petite bibliothèque Payot, Ed. Payot & Rivages, 1990, 1993, 2001