Le vent souffle, en Ar(t)izona…

À défaut d’aller zoner dans un état d’Amérique avec Harry, une carte « décoiffante » permet de visualiser en direct les courants éoliens au-dessus des États-Unis en saisissant les « entrelacs délicats des vents ».

Si la cartographie des phénomènes météorologiques est très largement standardisée dans les médias classiques, et constitue (il faut bien le reconnaitre) l’un des contacts les plus universel avec l’outil cartographique, l’exercice prend ici une dimension esthétique salutaire, qui permet de s’affranchir de nos codes sémiologiques classiques, pour amener à « ressentir » l’intensité et la direction des vents grâce à un figuré en forme de comète, tel des lignes blanches mouvantes.

Ce travail est l’œuvre de la collaboration entre Fernanda Viégas et Martin Wattenberg (voir leur site collaboratif), deux spécialistes dans les techniques de visualisation de données. Issus de la recherche académique (l’une est titulaire d’un Ph.D de design et de conception graphique, l’autre d’un Ph.D de mathématique), ils ont uni leurs compétences dans un groupe de recherche à Cambridge dans l’idée d’explorer « les possibilités de visualisation comme un outil pour poser des questions scientifiques, sociales et artistiques ».

Leur travail permet en effet de transcender le champ trop classique de l’approche des phénomènes météorologiques. L’image publiée à l’occasion du passage de l’ouragan Sandy -voir ci-après-, si elle conforte la météorologie dans le champ de la science à grand spectacle pour satisfaire notre curiosité des forces de la nature…, elle offre cependant une vision à contre-courant des images satellitaires de la Nasa qui ont inondé les médias. De fait, le travail de Fernanda Viégas et Martin Wattenberg participe d’un courant qui « critique et subvertit un outil qui est largement utilisé par les firmes privées ou l’administration militaire. Et contrairement à ces usages traditionnels, [ils] pensent que la visualisation peut être un moyen d’expression ouvert aux émotions ».

Leur objectif est d’inventer de nouvelles façons de penser et de parler des données publiques en s’appuyant dans le cas présent sur les mesures quotidiennes du service national météorologique américain (National Weather Service). L’enjeu de leur œuvre se situe alors aussi du côté de l’open-data, et de la possibilité d’accéder, de réutiliser et de rediffuser librement des données publiques. Et alors que plusieurs pays anglo-saxons ont initié un mouvement général d’ouverture de leurs données avec les projets data.gov, la France entre progressivement dans le jeu (data.gouv.fr). Bien entendu l’ouverture des données météorologiques recouvre des enjeux très limités, mais on ne peut qu’attendre avec impatience le renouvellement des cartes des vents de Météo-France… -voir ci-après-.

L’appropriation par la société civile de données cartographiques (par des « non-géographes », de surcroit « artistes »… !), montre alors ici son potentiel créatif et réflexif. Certes, les versions stylisées vendue sur un site partenaire -voir ci-après- ne doivent pas nous faire oublier que leurs auteurs se revendiquent du champ artistique ; mais la représentation des données interroge néanmoins la sémiologie graphique du cartographe. Il s’agit ici de représenter deux variables situées : une intensité (vitesse des vents) et une direction (orientation), sous une forme vectorielle classique. L’astuce est ici de leur donner « un souffle » grâce à ces « comètes » qui sont autant de vecteurs animés. Mais au final, la sémiologie graphique proposée par les deux artistes n’est qu’un artefact dynamique donnant une illusion de mouvement à partir de données statiques. On peut alors regretter que le logiciel ne propose pas un traitement des données à proprement dynamique, en combinant de manière accélérée les données sur 24h par exemple, pour reconstituer le mouvement de déplacement des masses d’air. Par ailleurs, si la représentation de ce phénomène invisible semble souligner la topographie du terrain, la possibilité de calquer le relief sur la carte -voir ci-après- offrirait d’autres clés de lecture, au risque d’alourdir la représentation légère de ces vents par un pragmatisme géographique abscons…

Au final, l’intervention de ces deux graphistes interroge la dialectique entre des données brutes et le domaine sensible,  « comme une œuvre d’art qui reflète le monde réel et ses changements de sens émotionnel de jour en jour ». Cette belle expérience visuelle alimente la discussion sur un tournant artistique de la production des connaissances spatiales, dont on aura certainement l’occasion de reparler sur ce site…

Et au passage, « Bon vent à la Géothèque » !