Le retournement démographique des campagnes françaises

Nous publions ici en couleur des documents extraits de notre ouvrage : Pierre-Marie Georges et Jean-Benoît Bouron, 2015, Les territoires ruraux en France, une géographie des ruralités contemporaines, Ellipses, Paris, 454 p.

L’imaginaire décliniste associé aux campagnes françaises demeure très présent dans la société française. Longtemps alimenté par le jugement de valeur contenu dans l’expression « exode rural » qui a été portée aux nues par des générations d’analystes, l’idée d’une primauté de la ville sur les campagnes n’a cessé de se développer. La récente pensée performative associée à l’idée de métropolisation ne semble en être qu’une énième expression, déliant les langues de ceux qui veulent en finir avec le rural, tandis que certains auteurs caricaturent les phénomènes de relégation sociale associée à la France périphérique. Bien entendu, ces quelques lignes ne peuvent suffire à en apporter un démenti scientifique, mais face à ces puissants discours, un détour par les dynamiques démographiques récentes peut par exemple apporter un éclairage plus positif sur les espaces ruraux. Pour initier cette réhabilitation et répondre aux acteurs du rural qui ont du mal à formaliser les atouts de leurs territoires alors même qu’ils observent des changements profonds, nous souhaitions simplement rappeler que les campagnes gagnent des habitants depuis plusieurs décennies, et que ce retournement démographique témoigne d’un basculement sociétal qui ne se résume pas seulement à une prolongation de l’étalement urbain.

Evolution Pop 1968-2012-01

Bien entendu, il faut nuancer l’analyse et ne pas tomber dans le piège d’une lecture béate, notamment parce que les disparités régionales sont marquées et les mécanismes complexes. L’examen critique des structures de population passe notamment par la distinction, dans le taux de variation global, entre le bilan naturel d’un côté (témoin de la structure par âge du territoire) et le solde migratoire de l’autre (témoin de l’attractivité du territoire). Néanmoins, on peut dire que cela fait maintenant plus de quarante ans que le monde rural dans son ensemble ne perd plus des habitants, et qu’après avoir été principalement le fait des mécanismes de périurbanisation, ce sont aujourd’hui des ensembles vastes de territoires ruraux qui connaissent un dynamisme général de leur démographie. La croissance démographique des campagnes n’est donc plus aujourd’hui exclusivement périurbaine comme dans les années 1980. Elle est fonction des dynamismes régionaux et des équilibres territoriaux (ce qui donne une forte importance à l’analyse régionale) et conjugue à la fois croissance naturelle et migratoire.

Phases retournement démographique

Commencé en 1975, le renouveau démographique des campagnes est en effet le résultat de plusieurs phases successives. Avant cette date, les campagnes françaises perdaient des habitants en raison de soldes migratoires déficitaires non compensés par l’excédent naturel ; c’est la phase des départs et de la dévitalisation. Au tournant des années 1970 on observe un point d’inflexion, qui traduit plus l’amorce d’une stabilisation qu’une véritable reprise. Durant cette phase transitoire, le solde migratoire tend à remonter sans être franchement positif, d’autant qu’il est neutralisé par un solde naturel déficitaire. L’afflux massif des périurbains dans de nouvelles régions d’accueil, entraîne une phase de repeuplement, caractérisée par un fort solde migratoire, tandis que le solde naturel tend à s’équilibrer. En effet, après les retraités, se sont dorénavant de jeunes actifs qui s’installent, et qui contribuent à travers leur parcours familial à rendre positif le solde naturel : c’est la phase de revitalisation.

Au final, s’il n’est pas question de contester l’emprise des armatures urbaines dans l’organisation des espaces contemporains, l’examen des dynamiques démographiques montrent tout le rôle joué par les espaces ruraux dans les modes d’habiter la France de 2016.