Le casse-tête géographique : cartographier la richesse des nations

Depuis que j’enseigne la mondialisation et la géographie du développement (donc depuis que j’enseigne tout court), je suis confronté à une douloureuse question. Lorsque les élèves ont colorié les pays riches (habituellement les pays de feu le « Nord » moins l’ex-URSS), les pays en transition, les BRICS, les pays ateliers (et/ou leurs acolytes, émergents, exportateurs, pétroliers, etc.) et enfin les déprimants Pays les Moins Avancés, que faire de ce qui reste, des ni producteurs, ni riches, ni moins avancés ?

Comment trouver un classement qui permette de trouver une place à chacun des 193 pays du monde, même une place par défaut ? (193, plus ou moins, selon qu’y figurent le Vatican, la Palestine, etc.). La question n’est pas si épineuse qu’on ne s’y puisse frotter… J’ai donc fouillé Wikipédia à la recherche de classements et de sources fiables pour lesdits classements. Quand je pense que certains enseignants déconseillent à leurs élèves d’utiliser ce formidable outil de connaissance… Wikipédia m’entraîne sur les sites du FMI, de la Banque Mondiale, de l’OPEP, de la CIA (World facts) et de l’ONU. Précisons qu’il ne s’agit pas ici (bien sûr !) de distribuer des bons points à tel ou tel pays mais de démêler un peu la géographie du monde.

Groupe 1 : Les pays riches

Commençons par les pays riches. J’ai choisi arbitrairement la limite des 25 000 $ de PIB/habitant, en optant pour le PIB par parité de pouvoir d’achat, réputé plus fidèle. Cette limite permet d’inclure la Grèce, mais d’exclure le premier BRICS de la liste, la Russie. Abaisser ce seuil aurait permis d’inclure dans ce club la Malaisie ou l’Argentine. A ce stade, on remarque l’entrée dans le club des riches de nombreuses pétromonarchies du Golfe. Ils n’ont jamais été comptabilisés comme pays du « Nord », alors que le Qatar est le tout premier de notre liste, devant le Luxembourg (Source FMI 2013).

J’ai choisi d’incorporer au groupe des riches les 6 pays de l’UE qui était sous le seuil adopté, en considérant que l’UE dans son ensemble pouvait être classée dans les pays riches, pour tenir compte des politiques de rééquilibrage qui sont mises en œuvre. Le groupe 1 compte 50 pays, soit 1/4 du total.

Groupe 2 : Les BRICS

Ils se sont formés tous seuls, en se réunissant d’abord de manière informelle, puis de plus en plus institutionnalisée. L’Afrique du Sud a rejoint le groupe officiellement en 2011. Les BRICS sont cinq puissances régionales qui jouent un rôle de moteur économique et qui ont des ambitions continentales. L’une d’elles, la Russie, a la particularité d’être un ancien pays du « Nord » effondré par la transition brutale du communisme au capitalisme sauvage, on peut parler d’un pays « ré-émergent ». Le groupe des BRICS ne compte que 5 pays, mais près de la moitié de la population mondiale (dont les deux pays les plus peuplés), et un quart du PIB mondial en PPA (dont le 2e et le 3e PIB mondial). Trois de ces pays sont des puissances nucléaires actuelles (L’Afrique du Sud en son temps fabriqua six bombes qui furent démantelées par l’ANC après 1990).

Groupe 3 : les pays « ateliers » ou producteurs de matières premières

Ils produisent du pétrole, du cuivre, du coton, du café, du soja, des t-shirt, de l’huile de palme, des pièces électroniques, ou tout ça à la fois, et cela leur rapporte de l’argent. J’ai choisi pour ce groupe le critère du volume d’exportations annuelles, exprimées en milliards de dollars d’exportations FOB (Free of board, sans frais de douane). Les chiffres sont ceux du World Fact de la CIA. Le seuil de 10 milliards de $ est choisi pour englober le plus de pays possible, mais en empiétant le moins possible sur les PMA. Ce seuil incorpore l’Uruguay, le Costa Rica et la Jordanie, mais aussi des pays qui sont des grands PMA comme la RDC, et qui donc ont été classé dans le groupe 5. Ce seuil est aussi une médiane, puisqu’il sépare les pays en deux classes presque égales en effectif : la moitié des pays du monde ont des exportations supérieures à 10 mds $. Le groupe 3 compte 39 pays.

Groupe 4 : Les autres pays dits « en développement »

C’est le groupe des ni-ni, pas dynamiques économiquement, et qui n’ont pas été décrétés PMA par l’ONU (pour certains, probablement en raison de leur propre refus, par volonté de ne pas recevoir les aides et l’ingérence des institutions internationales). Seuls les pays de plus de 5 millions d’habitants qui ne sont dans aucune autre catégorie figurent dans ce groupe. Il s’agit de pays peuplés, relativement stables, mais peu insérés dans la mondialisation. Certains sont en guerre (Syrie), d’autres sont isolés politiquement (Cuba jusqu’à récemment par l’embargo américain, la Corée du Nord par son régime stalinien) ou économiquement (pays d’Asie Centrale, Kenya…). Ce petit groupe d’inclassables compte 11 pays. Par commodité il est possible de les additionner au groupe 3. La source des populations est la Banque Mondiale.

Groupe 5 : les PMA

Un nom étrange qui laisse entendre qu’il n’y a plus d’espoir, contrairement à l’euphémique « en (voie de) développement ». Les Moins Avancés sont présents sur toutes les cartes présentant une typologie de pays selon l’insertion dans l’économie, puisqu’il s’agit d’un groupe officiel, dont l’acception sur la liste est décrétée par l’assemblée générale de l’ONU. Celle-ci se base sur des critères de richesse et de développement. La liste peut évoluer, plutôt espérons-le par la sortie de pays ayant trouvé une certaine stabilité. La liste actuelle de l’ONU compte 48 pays dont 33 en Afrique ou au large de ses côtes.

Groupe 6 : les Petits pays

Ce groupe rassemble les États qui sont presque toujours oubliés sur les cartes du monde. Sylvie Brunel aime à raconter que les États insulaires du Pacifique, invités à une conférence sur le Climat, y découvrirent un immense globe terrestre décoratif sur lequel… ils ne figuraient pas. Ce groupe rassemble les pays qui ne sont dans aucun autre groupe et qui ont moins de 5 millions d’habitants. Leur petitesse fait leur charme mais est aussi un handicap pour l’accès au développement, en raison de la faiblesse du marché intérieur, et des surcoûts liés à l’isolement et à l’absence d’économie d’échelles. Ils sont aussi des laboratoires du développement durable et des nouvelles voies de développement moins prédatrices. 36 pays dont 18 sont des îles ou des archipels.

Un cas particulier : la Guinée Équatoriale. Ce pays est à la fois sur la liste des PMA (groupe 5), celles des exportateurs (groupe 3) et dans celle des pays riches (groupe 1)… A chacun de décider ce qu’il en fait !

Le bonus, pour vous récompenser d’avoir lu jusqu’au bout, le fichier Excel avec tous les pays du monde et les liens vers les sources : base-pays-classement-mondialisation

télécharger liste pays

Mise à jour : je propose une deuxième possibilité de classement, qui groupe certaines catégories pour aboutir à 4, avec les inconvénients de l’aspect binaire que cela entraîne pour les pays de feu le « Sud ».