It follows : horreur géographique

 

HORREUR GÉOGRAPHIQUE


It follows-Detroit


Dans It follows sorti en 2015 sur les écrans français et qui a fait sensation auprès des amateurs de films d’épuvante ou d’horreur, le scénariste et réalisateur David Robert Mitchell nous parle d’une certaine actualité puisqu’en choisissant Détroit comme décor (lui vient de Clawson dans la banlieue nord de la ville), il fait de Motor City le catalyseur de toutes les contaminations possibles d’une réalité socio-économique : par les différentes allées et venues effectuées des quartiers bourgeois et préservés de la crise (au moins en apparence) vers ces enfilades de pavillons fantômes, il n’est pas difficile de penser à la contamination par la misère dans un premier temps et à celle opérée ensuite (grâce à l’emprise nouvelle d’un ou deux milliardaires) par la reprise économique. La lente mais sûre ruine immobilière a traduit morphologiquement toute la décrépitude économique d’une métropole en crise depuis des décennies et qui a finalement été déclarée en faillite en 2013. Les maisons abandonnées aux façades inquiétantes, parfois même éventrées depuis le temps, ont-elles appartenu à ces spectres terrifiants qui dans le film cheminent solitaires et lents vers leurs victimes ? Qui sont ces ombres tant redoutées par Jay (Maika Monroe) et ses amis ? Des chômeurs, des endettées, des nécessiteux délaissés ? Ces quartiers que certains citoyens aujourd’hui ne veulent plus voir et qu’ils démontent maison après maison, planche par planche sont à la marge. Une des filles dans It follows évoque même l’idée d’une frontière établie entre les quartiers bourgeois et les banlieues pauvres, entre le centre-ville et la périphérie, le centre commercial indiquant la limite que ses parents, petite, lui interdisait de franchir (« Je me disais que c’était vraiment dégueulasse et tordu »).

it follows- DETROIT-immobilier renaissance urbaine ou privatisation du désastre

« Which Detroit buildings are owned by Mike Ilitch and Dan Gilbert? » dans Detroit Free Press, 26 juillet 2014 .

Centre-ville progressivement racheté depuis les années 2010, non pas par Dick Jones, le PDG d’OCP (dans le Robocop de Verhoeven en 1987), mais par Dan Gilbert, homme d’affaires désormais propriétaire de soixante-dix bâtiments qui tous, bureaux de quelques étages ou gratte-ciel (comme le One Detroit Center, le Qube ou le Compuware Building), sont situés en plein quartier d’affaires. On parle par conséquent volontiers de contamination car, downtown, les « blocs » de rue sont rachetés les uns après les autres, par Dan Gilbert ou Mike Ilitch (autre businessman qui investit de façon massive dans l’immobilier) et, à l’extérieur, les pavillons de banlieue (« detached single family house ») sont eux aussi la proie d’agences immobilières européennes qui ont fini par flairer le filon et proposent désormais des maisons individuelles à des sommes dérisoires (dont peut-être celle du vieux Walt Kowalski s’il s’est décidé à passer le pas, voir Gran Torino d’Eastwood, 2008). Le territoire anciennement industriel était gangrené par une terrible maladie, le voilà à présent en voie de rémission ; à moins qu’un autre mal plus secret, plus pernicieux, ne s’en empare, quartier par quartier, cellule après cellule, contagieuses spéculations, insidieuses mutations, reconversion tertiaire pour cadres enrichis par des start-ups spécialisées dans l’innovation et la communication (« downtown Detroit feels very much like a Silicon Valley corporate campus transposed onto the body of an old city » dans Liz Gannes, « Detroit Is Dan Gilbert Territory », sur Re/Code dans un dossier spécial sur Détroit publié en février 2015)… Entre crise destructrice et lente reprise des activités (en 2015 la ville est officiellement sortie de sa faillite), Détroit la moribonde, Détroit la lazaréenne (Detroit vs everybody) en appelle alors au fantastique cinématographique : ne seyait-elle déjà pas à d’autres morts-vivants en 2013 (Only lovers left alive, Jarmush) ? Spectres et vampires circulent dans ses rues et, puisqu’ils sont à la mode et de toutes les métaphores, surprenons-nous de ne pas y avoir encore croisé de zombies.


Détroit, une infographie de la crise :

[…] Pour revenir sur le bâti, en dehors des suburbs résidentiels, quelques-uns des édifices historiques de Détroit apparaissent également dans It follows, par exemple le High Lift Building (la piscine publique en fin de film) ou ceux impressionnants de la friche du Packard Plant. C’est devant les ruines de ces anciennes usines de montage automobile que Jay et Hugh font l’amour pour la première fois ensemble… dans une voiture. Comme s’il s’agissait d’œuvrer en cet endroit pour une sorte de renaissance. C’est aussi devant ces ruines que Hugh contamine Jay de ses cauchemars. Comme si la renaissance en cours à Motor City (Détroit 2.0 ?), dont est exclue la population et qui ne semble pas vraiment pensée pour la communauté, se doublait d’un destin funeste.

L’article intégral à lire sur La Kinopithèque.