Faudrait pas froisser Charlotte

Pour ceux qui comme moi ont d’abord connu Charlotte par son équipe de basket, et feu le petit frelon bleu des Charlotte-Hornets, force est de constater qu’aujourd’hui encore ça bourdonne pas mal dans la plus grande ville de Caroline du Nord [1]: la croissance démographique y est de manière continue l’une des plus forte des États-Unis (réf. United States Census Bureau [2]) et son développement urbain semble frénétique. C’est cet aspect urbanistique que le travail d’animation-vidéo de Rob Carter traite de manière pédagogique et engagée. En permettant au spectateur de suivre en 9 minutes une histoire abrégée de la ville (à travers un processus de narration original mettant en mouvement des images aériennes de la ville), l’artiste fait revivre les strates de l’histoire urbaine de Charlotte, pour recréer le paysage de l’expansion d’une métropole américaine, jusqu’à son dénouement apocalyptique.

Lien Vidéo. Metropolis by Rob Carter – Last 3 minutes from Rob Carter on Vimeo.

L’intégralité de la vidéo est consultable sur le site internet de l’artiste.

http://www.robcarter.net/Vid_Metropolis.html

Tectonique des plaques urbaines à Charlotte

Vue dans le cadre de l’exposition « Rêves d’Icare » au centre Pompidou-Metz, qui traitait de l’influence de la vue aérienne sur la perception que les artistes ont du monde [3], l’animation de Rob Carter fait commencer l’histoire de la ville à partir des années 1750, sur un chemin forestier du territoire des indiens de Catawba [4] où l’on assiste à la construction de la première maison de colons (ce que ne renieraient pas les fans de Civilization…). De là, nous voyons la ville se développer avec dans un premier temps la prospérité de la ruée vers l’or, puis l’émergence d’une multitude d’églises (ce qui a rendu la ville célèbre), et enfin la naissance des infrastructures d’une ville moderne. Le film s’attarde alors tout particulièrement sur les effets du boom économique des 20 dernières années sur l’architecture urbaine, avant d’envisager sa chute.

Une dynamique qui fait exception à l’échelle de l’Est Américain

Avant de s’attarder sur cette aventure urbanistique qui suscite de nombreuses interrogations sur les modalités sociales et environnementales du développement d’une métropole, il faut noter que le cas de Charlotte retenu par Rob Carter fait exception à l’échelle américaine. La ville est située à la limite Nord-Est de la fameuse Sun-Belt américaine (notion dont on a déjà discuté ici), dans un territoire que les prospectivistes américains [5] nomment la “megaregion“ de “Piedmont Atlantic“ (pour former une espèce de grande conurbation avec la ville d’Atlanta) dans le cadre du programme « America 2050 », outil de planification régionale, qui publie cette carte de l’organisation de l’espace américain en 2050. Mais dans cette dynamique métropolitaine, Charlotte connait un destin particulier, qui fait d’elle l’une des villes les plus dynamiques des États-Unis aujourd’hui ; et ce principalement en raison de l’afflux continu d’établissements bancaires (« Bank of America », la deuxième banque des États-Unis, y a notamment installé son siège social). Devenue un centre névralgique de la finance américaine, au point d’être considérée comme le centre bancaire le plus important derrière New York City, Charlotte, carrefour commercial du Centre-Est américain, attire continuellement de nouvelles populations, au point que l’on observe un retour des habitants qui partaient s’installer en Floride [6] – parfois désabusés par les risques climatiques de la péninsule floridienne [7]).

En dépit du climat économique actuel, Charlotte connait ainsi une expansion urbanistique et démographique exceptionnellement rapide que l’artiste a entreprit de représenter en se focalisant sur les transformations du centre-ville.  C’est pourquoi notre attention s’est ici portée sur la population des municipalités plutôt que sur les aires métropolitaines (metropolitan area) : dans le cas de Charlotte, son aire métropolitaine englobe une population de 2.296.000 habitants. Ce choix a alors tendance à minorer la place de certaines agglomérations comme Miami par exemple (5.565.000 habitants à l’échelle métropolitaine contre 399.000 à l’échelle de la municipalité), mais il permet de coller au plus près des dynamiques spatiales observées par Rob Carter avec l’émergence de nouvelles fonctions urbaines métropolitaines dans les centres-villes.

D’une problématique d’expansion urbaine à une critique de l’économie urbaine

Ainsi, Rob Carter ne traite pas dans son travail d’une problématique d’expansion urbaine, bien connue dans le cas de la ville de Las Vegas par exemple [8], avec son Gif animé [9] qui a fait le tour des réseaux sociaux (voir notre site facebook), ses images aériennes de lotissements, ou celles d’Alex MacLean et notamment ce parcours de Golf en plein désert du Nevada. Ces images spectaculaires illustrent et attirent l’attention sur l’impact de l’urbanisation dans un contexte de pénurie d’eau décrit dans de nombreux articles [10]. Ces problématiques existent aussi à Charlotte (même si les images d’expansion sur le gif de notre fabrication sont moins probantes qu’à Las Vegas…), et là aussi l’enjeu est à la maitrise de ses zones périphériques devenues l’espace préférentiel d’installation des nouvelles populations [11]. Cependant Rob Carter traite principalement dans sa vidéo des changements qui affectent le centre-ville d’une cité qui assume pleinement son épanouissement capitalistique [12].

Une critique de la métropolisation financière

Rob Carter montre en effet l’apparition successive des fonctions dites « métropolitaines » dans l’espace urbain de Charlotte. L’animation représente ainsi l’émergence de ce nouveau centre-ville de « Metropolis » soumis aux caprices du marché international et à l’intérêt des grandes entreprises qui choisissent d’y faire des affaires. Mais sa réalisation à partir d’images imprimées sur papier suggère la fragilité de ce rêve urbanistique, à travers une vision déshumanisée et mercantile d’un centre-ville devenu une allégorie de « Sim-city ». Cela n’est pas sans nous interpeler, car si l’on peut lire que Charlotte est une « ville à vivre » [13], la première approche que l’on peut en avoir est celle d’une énième métropole mondiale avec ses attributs à promouvoir comme dans tout bon exercice de marketing territorial (tels qu’ils apparaissent avec une recherche image sur Wikipedia Communs) : une sky-line d’immeubles d’affaire, une rue déshumanisée et sécuritaire, une université reconnue et attractive, un équipement de loisirs pour divertir la population, un musée d’art contemporain pour ne pas rater le tournant de l’économie culturelle…

La mondialisation des images urbaines

Cette vision marketing de l’urbanité et finalement arrogante du développement urbain n’échappe pas au regard critique de l’artiste qui finit sa vidéo dans un futur imaginé où les gratte-ciels et les centres sportifs finissent par étouffer la ville… On retiendra donc que mieux qu’un gif animé, l’animation artistique des images aériennes permet de nous interroger sur la place du développement durable et humain dans le cadre de la métropolisation frénétique d’un centre-ville.  D’où ma question : après avoir détourné les lolcats pour faire des .gif de la croissance urbaine, le géographe va-t-il bientôt intégrer l’animation-vidéo-papier à sa palette d’outils… ? A suivre…

 


[1] Et non pas capitale, puisque c’est Raleigh le pôle administratif de cet État.

[4] voir l’histoire de la ville ici : http://www.cmhpf.org/educhargrowth.htm

[5] The emerging megaregions : 11 mégalopoles, nommées « megaregions » se dessinent sur plusieurs États et relient en réseau les régions métropolitaines. Une des ambitions de cette étude est de pousser à la construction d’infrastructures ferroviaires à grande vitesse à l’intérieur des mégalopoles. http://www.america2050.org/content/megaregions.html

[6] Also contributing to the area’s growth is the « half-back » phenomenon. North Carolina receives a large number of former Northerners who first retire to Florida, but later decide to leave the state”. Source : http://plancharlotte.org/story/urban-growth-rural-population-loss-nc-sc-2011

[7] « They get hit by their second or third hurricane and they move halfway back to their old homes »  said Morgan”. Source : http://plancharlotte.org/story/urban-growth-rural-population-loss-nc-sc-2011

[8] 580.000 habitants dans une aire métropolitaine de 2 millions d’habitants qui a connu une croissance démographique similaire à Charlotte entre 1990 et 2010 (+120%).

[13] http://www.villes.co/etats-unis/ville_charlotte_28201.html