De belles photographies de « ville moche »

Après plusieurs mois de suspense haletant, nous tenons le grand gagnant de notre concours « photographier la France moche » ! Le vainqueur et seul participant a réussi un double pari : montrer les facettes les plus subjectivement « moches » d’une ville réputée pour la beauté de son architecture, d’une part, et d’autre part faire de belles photographies de ces quartiers moches. Cette attitude est très géographique : le photographe dijonnais a d’emblée situé son travail dans la périphérie de Dijon, dans tous les sens du terme. C’est une périphérie spatiale, banlieue ou espace périurbain, mais également une périphérie fonctionnelle, un espace dépendant du centre et dominé par lui. Il s’agit enfin d’une périphérie vécue, d’espaces déconsidérés dans les mentalités dijonnaises. Ils sont à l’opposé de l’image que la ville véhicule dans l’inconscient collectif (une recherche sur Google images peut offrir un aperçu relativement pertinent de cette image.) En montrant que ces espaces marginaux, oubliés volontairement et inconsciemment, peuvent posséder une esthétique propre, le photographe rappelle (si besoin était) que l’esthétique de l’habitat reste absolument subjective, et qu’un quartier périphérique désigné comme « moche » par les habitants du centre-ville peut être considéré comme beau par une partie de ses propres habitants. Les travaux effectués dans l’enseignement secondaire sur la perception par les adolescents de leur quartier montrent que l’attachement sentimental à celui-ci l’emporte souvent sur les codes habituels de l’esthétique urbaine(1).


© Yoman 2010

Les photographies 1 à 5 présentent plusieurs points communs. Elles représentent des espaces très faiblement appropriés. Personne n’habite sur ces bretelles d’accès ni dans ces zones commerciales. Ce sont des espaces fortement marqués par la mobilité et par les temporalités. Leur appropriation passe par des temps forts (la fin d’après-midi, le samedi) et des « temps faibles », où ils sont peu fréquentés ou entièrement déserts (la nuit, le dimanche). Ce sont les espaces du nouveau nomadisme contemporain. Les photographies les montrent à chaque fois sous un angle inhabituel : de nuit et en hiver. Ce parti pris leur donne un aspect particulier. D’un côté, les indices de la présence de l’homme sont omniprésents à travers les revêtements, l’éclairage artificiel, les constructions, et jusqu’au peu de végétation entièrement reconstituée (pelouses sur les bordures de la chaussée). D’un autre côté, les humains sont absents de tous les clichés : la nuit et la neige recouvrent le paysage, et on n’observe aucun passant, ni même une automobile. Seul la photographie n°2 laisse deviner la circulation, réduite à de fantomatiques lignes lumineuses.

La photographie n°6 est différente. Il s’agit cette fois d’un paysage, pris depuis un point de vue offert par un promontoire situé sur la commune de Talant. On voit au premier plan le lac artificiel du Chanoine Kir, retenue d’eau sur le cours de l’Ouche, espace de loisirs pour les Dijonnais. Au second plan s’étale un quartier de grands ensembles, situé sur le territoire communal de Fontaine d’Ouche. L’architecture du quartier est familière, ainsi que sa localisation sur un site enclavé entre le canal et le lac au Nord-Est, et un talus dont le commandement représente une quarantaine de mètres au Sud-Ouest (Le commandement est l’altitude du talus). On retrouve une disposition comparable à La Duchère à Lyon par exemple. L’arrière-plan laisse apparaître le front du talus, sur lequel se déploie un quartier pavillonnaire bien visible sur la photographie aérienne verticale. Le procédé photographique du panorama, ainsi que l’heure de la prise de vue (le crépuscule), rappelle les cartes postales de paysages naturels ou urbains renommés. Le photographe crée ici un décalage entre le sujet (un quartier de grands ensembles) et son traitement. On peut donc montrer les quartiers sensibles autrement que par une photographie des immeubles en contre-plongée, traitement habituel dans la presse et qui renforce leur aspect impressionnant, voire inquiétant. Ici, l’image est dominée par les lignes de force horizontale, ce qui contribue à la rendre apaisante. Sur cette image, la France présupposée « moche » ressemble beaucoup aux quartiers résidentiels aisés de la Côte d’Azur (Le quartier de La Californie sur les hauts de Canne par exemple).

Crédits des photographies :
© Yoman 2010

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Notes
(1) Je suis vivement intéressé par toute personne possédant des éléments bibliographiques pour compléter ce postulat